| La Presse Nouvelles générales, mercredi, 13 septembre 2006, p. A1 Radio-Canada Propos controversés du président du CA Guy Fournier dans l'embarras Touzin, Caroline; Dumas, Hugo Le président du conseil d'administration de Radio-Canada, Guy Fournier, a enragé la communauté libanaise du Québec en écrivant une fausseté sur la sexualité au Liban dans le magazine populaire 7 jours publié la semaine dernière. Ses propos ont aussi causé un malaise à la société d'État. " Au Liban, la loi permet aux hommes d'avoir des relations sexuelles avec des animaux à la condition qu'il s'agisse de femelles! Faire la même chose avec des bêtes mâles peut entraîner la peine de mort! " a-t-il écrit dans le magazine le plus vendu au Québec. Chaque semaine, M. Fournier remplit deux pages de faits cocasses, statistiques et blagues sous forme de capsules. Ce fait erroné se trouvait dans sa capsule hebdomadaire Bizarre? Mets-en!. Des membres de la communauté libanaise, tant chrétiens, musulmans que juifs, sont insultés. "Aucune loi au Liban ne permet une telle chose. Une loi interdit une relation sexuelle avec un être de même sexe, mais il n'est pas question d'animal", explique l'avocat Joseph Daoura de la société d'avocats montréalaise Ferland, Marois, Lanctôt. Me Daoura compte envoyer une mise en demeure ce matin à TVA publications, propriétaire du 7 jours et filiale de Quebecor media, lui demandant de se rétracter. La mise en demeure est au nom d'Alain-Michel Ayache, chargé de cours en science politique et spécialiste du Moyen-Orient à l'UQAM. "C'est inacceptable de publier une fausseté pareille au Québec. C'est choquant pour tous les Libanais", a dit M. Ayache, lui-même d'origine libanaise. Guy Fournier n'a pas écrit la source de son information dans le 7 jours. Interrogé par La Presse, il s'est amusé de la controverse. "Il ne faut pas partir en guerre pour rien. Je ne comprends pas que ça puisse insulter des gens. Dans n'importe quel contexte, c'est plutôt drôle", a-t-il dit. Sa source est un courriel envoyé par un ami de Los Angeles qui s'intéresse aux "bizarreries du monde". M. Fournier, aussi ancien directeur des programmes de TQS, n'a pas contre-vérifié l'information. "Ce n'est peut-être pas dans la loi actuelle du Liban. C'est peut-être une vieille loi qui date du Moyen Âge. Si c'est faux, je ferai un rectificatif", a-t-il ajouté. La directrice de la rédaction du 7 jours, Hélène Fleury, dit n'avoir reçu aucune plainte, hier. Elle n'a pas non plus vérifié l'information. "J'ai déjà lu que ce genre de pratique se faisait dans certains pays musulmans d'Afrique. Ça ne m'a pas frappé que Guy parlait du Liban", a-t-elle affirmé. Ce genre de fausseté ne fait qu'attiser la colère et la mauvaise conception d'une religion dans une société, croit Patrice Brodeur, titulaire de la chaire Islam, pluralisme et globalisation de l'Université de Montréal. "Sur Internet, il y a des tas de rumeurs pour discréditer l'islam", explique-t-il. Un musulman libanais arrivé au Québec il y a trois mois abonde dans le même sens. "La loi islamique indique que les hommes musulmans peuvent avoir des relations sexuelles uniquement avec les femmes qui leur sont de droit. Ça m'a fait mal au coeur de lire qu'on avait des relations sexuelles avec des animaux", a dit Omar Abou-Zaher. Un autre Québécois d'origine libanaise, de religion juive celui-là, souhaite que le consul du Liban à Montréal porte plainte au nom de sa communauté. "Nous sommes un peuple civilisé et instruit, c'est insultant de tenir de tels propos", a dit Moïse Moghrabi. Malaise à la SRC Les maladresses de Guy Fournier irritent de plus en plus les employés de la SRC qui travaillent à Montréal, selon nos informations. "On commence à être un peu gênés d'avoir un gars comme ça comme président. Il perd beaucoup de crédibilité dans l'industrie. Et on commence à se poser de sérieuses questions sur son leadership", confie une source à la direction qui souhaite garder l'anonymat. Le 9 mai, sur les ondes de CBC à Saint-Jean, au Nouveau-Brunswick, Guy Fournier a déclaré que Radio-Canada a nui à la cause de l'unité nationale en manquant parfois d'objectivité dans l'information qu'elle a diffusée. Plusieurs journalistes ont été heurtés par ces propos, dont la correspondante Sophie Langlois. "On n'en revenait pas que le président du conseil d'administration puisse avoir cette incompréhension de notre travail", avait-elle répliqué. Peu de temps après, Guy Fournier a accordé une longue entrevue à une radio communautaire de Toronto sur le plaisir qu'il éprouve à déféquer. Pendant 12 minutes, l'auteur de Jamais deux sans toi a causé d'excréments. Hier, la dernière chronique de Guy Fournier dans le magazine 7 Jours a provoqué un malaise à la SRC. "Nous n'avons pas de commentaires à faire. Il a dit ça en son nom propre et non au nom de Radio-Canada", soutient Pascale Montminy, directrice des relations publiques institutionnelles de la SRC, à Ottawa. © 2006 La Presse. Tous droits réservés. Numéro de document : news·20060913·LA·0004 |
Wednesday, September 13, 2006
Propos controversés de Guy Fournier
Guy Fournier a choqué la communauté libanaise
Actualités, mercredi, 13 septembre 2006, p. 16
Touzin, Caroline; Dumas, Hugo
La Presse
Le président du conseil d'administration de Radio-Canada, Guy Fournier, a enragé la communauté libanaise du Québec en écrivant une fausseté sur la sexualité au Liban dans le magazine populaire 7 jours publié la semaine dernière. Ses propos ont aussi causé un malaise à la société d'État.
"Au Liban, la loi permet aux hommes d'avoir des relations sexuelles avec des animaux à la condition qu'il s'agisse de femelles ! Faire la même chose avec des bêtes mâles peut entraîner la peine de mort !" a-t-il écrit dans le magazine le plus vendu au Québec. Chaque semaine, il remplit deux pages de faits cocasses, statistiques et blagues sous forme de capsules. Ce fait erroné se trouvait dans sa capsule hebdomadaire Bizarre ? Mets-en !.
Des membres de la communauté libanaise, tant chrétiens, musulmans que juifs, sont insultés. "Aucune loi au Liban ne permet une telle chose. Une loi interdit une relation sexuelle avec un être de même sexe, mais il n'est pas question d'animal", explique l'avocat Joseph Daoura.
Me Daoura compte envoyer une mise en demeure ce matin à TVA publications, propriétaire du 7 jours et filiale de Quebecor media, lui demandant de se rétracter. La mise en demeure est au nom d'Alain-Michel Ayache, un chargé de cours en science politique et spécialiste du Moyen-Orient à l'UQAM. "C'est inacceptable de publier une fausseté pareille au Québec. C'est choquant pour tous les Libanais", a dit M. Ayache, lui-même d'origine libanaise.
Guy Fournier n'a pas indiqué la source de son information dans le 7 jours. Interrogé par La Presse, il s'est amusé de la controverse. "Il ne faut pas partir en guerre pour rien. Je ne comprends pas que ça puisse insulter des gens. Dans n'importe quel contexte, c'est plutôt drôle", a-t-il dit. Sa source est un courriel envoyé par un ami de Los Angeles qui s'intéresse aux "bizarreries du monde". M. Fournier n'a pas contre-vérifié l'information.
"Ce n'est peut-être pas dans la loi actuelle du Liban. C'est peut-être une vieille loi qui date du Moyen Âge. Si c'est faux, je ferai un rectificatif", a-t-il ajouté. La directrice de la rédaction du 7 jours, Hélène Fleury, dit n'avoir reçu aucune plainte, hier. Elle n'a pas non plus vérifié l'information.
Ce genre de fausseté ne fait qu'attiser la colère et la mauvaise conception d'une religion dans une société, croit Patrice Brodeur, titulaire de la chaire islam, pluralisme et globalisation de l'Université de Montréal. "Sur Internet, il y a des tas de rumeurs pour discréditer l'islam", explique-t-il.
Malaise à la SRC
Les maladresses de Guy Fournier irritent de plus en plus les employés de la SRC qui travaillent à Montréal, selon nos informations. "On commence à être un peu gênés d'avoir un gars comme ça comme président. Il perd beaucoup de crédibilité dans l'industrie. Et on commence à se poser de sérieuses questions sur son leadership", confie une source à la direction qui souhaite garder l'anonymat.
Le 9 mai, sur les ondes de CBC à Saint-Jean, au Nouveau-Brunswick, Guy Fournier a déclaré que Radio-Canada a nui à la cause de l'unité nationale en manquant parfois d'objectivité dans l'information qu'elle a diffusée. Plusieurs journalistes ont été heurtés par ces propos, dont la correspondante Sophie Langlois. "On n'en revenait pas que le président du conseil d'administration puisse avoir cette incompréhension de notre travail", avait-elle répliqué.
Peu de temps après, Guy Fournier a accordé une longue entrevue à une radio communautaire de Toronto sur le plaisir qu'il éprouve à déféquer. Pendant 12 minutes, l'auteur de Jamais deux sans toi y a causé d'excréments.
Hier, la dernière chronique de Guy Fournier dans 7 Jours a provoqué un malaise à la SRC. "Nous n'avons pas de commentaires à faire. Il a dit ça en son nom propre et non au nom de Radio-Canada", soutient Pascale Montminy, directrice des relations publiques.
Friday, August 25, 2006
Les tambours de guerre sont loin d'être rangés
Opinions, vendredi, 25 août 2006, p. 19
Analyse
Ayache, Alain-Michel
Alors que les canons et les missiles se sont tus de part et d'autre, les "escarmouches" se multiplient sur un fond d'escalade politique, aussi bien au Liban qu'en Israël, une dizaine de jours après la fin du "premier round".
Les deux belligérants clament victoire, que ce soit Tel-Aviv ou "Haret Hreik", lieu du quartier général du Hezbollah ou, pour schématiser un peu, capitale de la décision politique "libanaise" actuelle. En réalité, chacun des belligérants cherche à colmater les brèches que cette guerre a ouvertes dans l'appui de la population, et ce, des deux côtés de la ligne bleue.
En effet, que ce soit Ehoud Olmert ou Sayyed Hassan Nasrallah, les deux chefs semblent vouloir prouver à leur population respective qu'ils avaient agi dans le meilleur intérêt des leurs. En somme, le rapt des deux soldats israéliens par-delà la ligne bleue, qui démarque la frontière libano-israélienne, n'est rien d'autre qu'une promesse électorale tenue par le leader chiite charismatique pour négocier l'échange du prisonnier Samir El-Qantar !
D'ailleurs, Nasrallah était étonné de la réponse musclée d'Israël, alors qu'il était habitué à ce genre d'opérations pour échanger des prisonniers arabes contre les cadavres de soldats israéliens tués lors d'escarmouches avec sa milice, ou kidnappés à l'étranger.
Quant au premier ministre israélien, il agit avant tout pour s'affirmer en tant que leader alors que l'ombre d'Ariel Sharon plane toujours. Or, pour se démarquer d'"Arik", Olmert et son ministre de la Défense, Émir Peretz, un travailliste dépourvu d'un passé militaire, ont choisi d'appliquer la loi du talion afin de casser ce cercle vicieux duquel ils n'arrivent plus à sortir.
Le cercle de violence a commencé avec l'arrivée au pouvoir du Hamas dans les territoires, suivie du rapt du soldat Shalit par des membres du Hamas, qui ont utilisé une tactique du Hezbollah qui avait fait ses preuves. Or, conscient que le gouvernement israélien actuel ne peut se permettre de montrer son inexpérience militaire ni de flancher devant une menace terroriste quelle qu'elle soit, Tel-Aviv a décidé de tenter de mettre fin à ce cercle de violence. Il envoie ainsi un message clair : Israël ne négocie pas lorsqu'il est victime de chantage.
À défaut d'une réaction musclée, le gouvernement israélien enverrait un signe de faiblesse qui serait interprété par les terroristes du monde entier comme une invitation à s'attaquer aux intérêts juifs sur les cinq continents.
Guerre mal gérée
Au départ, donc, les enjeux pour les uns et pour les autres avaient pour base la population. Or, cette guerre de juillet 2006, ou ce premier round, a été mal gérée par Olmert-Peretz et par Nasrallah ; elle a ainsi eu pour conséquence de soulever une bonne partie de la population contre eux.
La seule différence majeure, c'est que le Hezbollah tente de sauver sa légitimité et le soutien populaire chiite en achetant, à coups de dizaines de milliers de dollars comptant, le silence et l'appui des pauvres gens qui ont perdu leurs demeures. Il bénéficie également d'un appui presque inconditionnel ou forcé des médias aussi bien libanais qu'arabes. Alors qu'en Israël, où la démocratie règne, les médias sont loin de faire un quelconque cadeau au gouvernement et l'heure est aux critiques et à l'examen des causes d'un tel échec dans la gestion d'une crise de cette ampleur.
Les risques à venir
Ainsi, que ce soit Tel-Aviv ou "Haret Hreik", les deux "capitales" tentent de regagner leurs bases populaires. Dans le cas du Liban, le Hezbollah essaie d'acheter à coups de dizaines de milliers de dollars américains (!) le silence des sinistrés afin de leur faire oublier sa responsabilité dans l'incursion israélienne qui a causé la destruction de leurs biens. Toutefois, son refus de se plier aux exigences de la résolution 1701 du Conseil de sécurité des Nations unies pourrait bien plonger le Liban dans une guerre intestine.
Et ce, malgré la volonté de la majorité des Libanais de ne pas vouloir entrer une fois de plus dans une logique de guerre civile fratricide. En effet, en refusant de se désarmer, Sayyed Hassan Nasrallah se met à dos les autres partis politiques libanais qui cherchent à légitimer l'État libanais, seul habilité selon eux à posséder le monopole de la force.
Quant au gouvernement israélien, les attaques du Likoud pour la démission d'Ehoud Olmert et les multiples scandales financiers qui commencent à sérieusement secouer l'image du gouvernement risquent fort de mener Olmert à sa chute et de porter au pouvoir quelqu'un de plus radical ou provenant du milieu militaire.
Ainsi, le Liban et Israël semblent se tourner vers une radicalisation : le premier malgré lui et à cause de la faiblesse de ses institutions, confisquées par la personnalité charismatique du chef du Hezbollah ; le second à cause de la force de ses institutions démocratiques qui cherchent à mettre un terme aux faiblesses de son chef. Dans les deux cas, les tambours de guerre sont loin d'être rangés et leur son résonne toujours dans l'écho du Cèdre !
Alain-Michel Ayache, spécialiste du Proche et du Moyen-Orient
Saturday, July 15, 2006
Un point de non-retour au Liban
Opinions, samedi, 15 juillet 2006, p. 39
Analyse
Ayache, Alain-Michel
Considéré comme un mouvement terroriste par les États-Unis, le Canada, Israël et certains pays européens, le Hezbollah vient de faire plonger tout le Liban au grand dam du gouvernement libanais dans une guerre perdue d'avance, poussant du même coup Israël vers un point de non-retour car il s'agit maintenant de sa survie.
Le Hezbollah
Armé et financé par l'Iran, avec l'appui de la Syrie, ce mouvement chiite libanais a lancé il y a quelques jours un assaut par delà la ligne bleue imposée par les Nations unies, laquelle sépare la frontière nord d'Israël du Sud Liban. Cette opération commando est sans précédent. Elle s'est soldée par la mort de huit soldats israéliens et deux autres sont détenus en otages.
Or, cette attaque a surpris aussi bien le monde entier que le gouvernement libanais, lequel n'était pas au courant des préparatifs de cet assaut contre Israël. D'ailleurs, depuis le vote de la résolution 1559 du Conseil de sécurité de l'ONU, en 2004, ce gouvernement tente de désarmer le Hezbollah, mais sans réussir. Ce mouvement prétend que son action de "résistance" sera légitime tant qu'Israël occupera les fermes de Shebaa, pourtant syriennes selon les Nations unies. Toutefois, sa dernière attaque contre Tsahal s'inscrirait, selon son secrétaire général, Sayyed Hassan Nasrallah, comme la seule solution pour récupérer les prisonniers arabes, mais principalement les trois Libanais chiites capturés par Israël lors de l'Opération Paix en Galilée lancée contre les Palestiniens au Liban en 1982.
Ses visées
Tout porte à croire que la stratégie du Hezbollah est double. La première est d'ordre local, où le "Parti de Dieu" tente de démontrer au gouvernement libanais qu'il est le plus fort au Liban et qu'ainsi, il n'y a aucune chance pour que ce gouvernement réussisse à remplir les conditions imposées par la résolution 1559 du Conseil de sécurité, c'est-à-dire le désarmement du Hezbollah et le déploiement de l'armée légale libanaise sur toute la région sous le contrôle actuel de ce mouvement chiite.
C'est ce qui expliquerait la réaction de colère du cabinet libanais. Celui-ci accuse Israël de faire porter l'odieux de l'attaque au Liban en entier au lieu du Hezbollah.
Ironiquement, cela signifie aussi que l'État libanais, prisonnier de sa faiblesse institutionnelle et politique (compte tenu du poids du Hezbollah aussi bien au Parlement qu'au Cabinet), verrait d'un bon oeil l'attaque israélienne contre le mouvement car cela pourrait l'affaiblir et l'aider à le désarmer pour reprendre le contrôle du Sud.
Par contre, il voit d'un mauvais oeil la destruction de l'infrastructure du Liban car le pays s'est largement endetté pour sa reconstruction en 1990. De plus, le blocus total du pays n'est pas pour déplaire à la Syrie, laquelle détient la seule frontière terrestre avec le Liban - à part Israël. Ce qui mine les assises du gouvernement Siniora.
Quant à l'autre message du Hezbollah, il est adressé au Hamas, qui, il y a quelques jours, semblait prêt à livrer le soldat Shalit à Israël. En effet, si les populations arabes, plus particulièrement celle des territoires palestiniens, ont eu le moral rehaussé par le retrait israélien du Liban en mai 2000, cette dernière opération du Hezbollah leur a donné l'oxygène nécessaire pour continuer leurs actions contre l'État hébreu.
Point de non-retour
Cette escalade de la violence constitue pour le premier ministre d'Israël, Ehoud Olmert, son premier test devant une crise majeure internationale.
Pour lui, il est hors de question qu'Israël recule devant le Hezbollah et pour cause : le retrait de mai 2000, perçu par le monde musulman et arabe comme une victoire incontestée du Hezbollah, est considéré par Israël comme un retrait politique à la suite des promesses électorales d'Ehoud Barak.
Or, le rapt du soldat Shalit par des membres du Hamas, copiant les tactiques de guérilla anti-israélienne développées par le mouvement chiite (suivi par sa récente opération), constitue une ligne rouge à réinstaurer à tout prix.
À défaut, c'est la survie d'Israël qui serait en jeu. En effet, Tel-Aviv ne peut se permettre de baisser les bras devant de telles actions ni accepter de se livrer à des négociations, car cela constituerait un appel à tous les mouvements terroristes d'attaquer Israël, de kidnapper ses citoyens partout dans le monde afin d'en faire une monnaie d'échange.
D'où la détermination israélienne de mettre un terme à la forte image médiatique du Hezbollah dans l'imaginaire arabe et musulman. Cela pourrait même aller jusqu'à l'assassinat ciblé du secrétaire général du Hezbollah, Sayyed Hassan Nasrallah.
Alain-Michel Ayache, chercheur associé à la chaire Raoul-Dandurand de l'UQAM
Thursday, March 16, 2006
À l'aube des sons des tambours de guerre
Opinions, jeudi, 16 mars 2006, p. A17
À l'aube des sons des tambours de guerre
Alain-Michel Ayache
Comprendre vers où se dirige le Moyen-Orient est désormais digne de la meilleure des diseuses de bonne aventure ! Mais là encore, rien n'est sûr ! Est-ce pour autant un échec de "l'initiative" américaine "d'implanter la démocratie" dans cette région du monde ? Ou est-ce malgré tout un espoir qui pointe toujours à l'horizon, aussi timide soit-il ?
À entendre l'un des principaux faucons américains, Richard Pearl, avouer sur l'une des chaînes télévisées des États-Unis que Washington se trouve face à un problème en Irak, et que l'administration s'est trompée dans ses calculs, est en soi annonciateur du degré de désarroi des Américains dans ce dossier.
L'Irak, dont la "libération" du joug de Saddam Hussein devait être un modèle de choix à exporter dans le reste des pays avoisinants, de cohabitation des différentes ethnies qui le composent, tend de plus en plus vers une libanisation.
La logique chiite
En effet, le gain que les chiites ont rapporté lors des dernières élections législatives en Irak leur a donné une légitimité de réclamer plus de pouvoir et durcir leur position vis-à-vis de toute négociation avec les sunnites accusés de vouloir maintenir la doctrine du parti Baas en vigueur. Majoritaires au pays, les chiites cherchent à consolider leurs acquis et à s'accaparer de leur région au sud, riche en pétrole, de quoi leur assurer des rendements et non des moindres. Or, là réside un des noeuds les plus compliqués pour les Américains. En effet, bien qu'officiellement, leur intervention en Irak portait le label de "libération", il n'en demeure pas moins que les richesses pétrolifères de l'Irak constituent une source importante en substitut au pétrole saoudien duquel Washington essaye de se libérer. Pas question alors pour les décideurs américains d'abandonner ces puits à un moment où le prix du baril est en hausse. Pas question de revivre non plus la crise de 1973 ! D'où le problème ! Maintenir les G.I. en Irak, c'est risquer de voir de plus en plus de corps rapatriés au pays et, à moyen terme, un ras-le-bol de la population, qui, du moins, paraît actuellement dans les sondages. Quitter le pays, sans y avoir assurer la sécurité, c'est prouver la faillite de la doctrine Bush et de la stratégie "préemptive" de Washington. C'est également une invitation ouverte aux terroristes de s'attaquer à tous les intérêts américains et occidentaux dans la région et ailleurs...
Double jeu irano-syrien
À ces problèmes américains s'ajoute le double jeu irano-syrien, tant dans la région qu'à l'intérieur de l'Irak même. En effet, conscient de l'importance de la donne chiite irakienne, Téhéran tente d'infiltrer les courants intégristes chiites irakiens, les armer, les entraîner et les endoctriner pour prendre le contrôle du sud du pays, voire au-delà et faire face aux sunnites. De l'autre côté et presque de connivence stratégique, Damas arme et encourage les sunnites à s'opposer aux chiites dans une tentative de compliquer la donne aux Américains afin de pousser le spectre de l'enquête de l'ONU sur l'assassinat de l'ex-premier ministre libanais Rafic Hariri loin du régime et éviter son effritement et son implosion. C'est dans cette même optique d'ailleurs, qu'il faut analyser les manifestations populaires en Syrie et au Liban contre les ambassades du Danemark et de Norvège à la suite de la publication des caricatures de Mahomet, sachant qu'une telle pression sur le Danemark à quelques semaines de sa présidence du Conseil de sécurité de l'ONU pourrait affecter toute décision coercitive à l'encontre de Damas.
Les défis du Hamas
Sur un autre axe, l'accession du Hamas au pouvoir, alors que les dirigeants de ce parti n'avaient pas prévu leur succès, leur pose un défi de taille. Pour réussir à gérer les territoires, avec le peu de moyens dont ils disposent, ils doivent coopérer avec les Israéliens sur nombre de sujets "techniques", comme le faisait l'Autorité palestinienne. Or, tant qu'ils ne renoncent pas à l'idée d'effacer Israël de l'existence et à ne pas reconnaître l'État hébreu, ils se heurteront forcément à Ehoud Olmert. Ce dernier, à quelques jours des élections législatives israéliennes, ne peut que durcir encore plus le ton face au Hamas, à l'instar de ce qu'il vient de faire à Jéricho, afin d'éviter que le vote des Israéliens ne bascule du côté de Benjamin Netanyahu tant que le Hamas maintient sa ligne dure et son slogan inflammatoire à l'égard d'Israël. Ce qui serait à craindre, c'est qu'avec une telle pression occidentale sur le Hamas et leur boycott financier, ses leaders se tourneraient vers des pays arabes tel l'Arabie Saoudite ou vers des groupes ayant un agenda particulier comme le Hezbollah pour pallier à ce manque. Cela se traduirait, entre autres, par la radicalisation de la rue et la prise à partie de l'Occident, comme cela s'est produit à la suite de l'assaut de la prison de Jéricho par Tsahal.
L'Égypte vieillissante
Et, enfin, le géant vieillissant, l'Égypte. Le régime de Moubarak risque de laisser de plus en plus de plumes à chaque élection, face au durcissement des positions des groupements islamistes et notamment les Frères musulmans qui finiront tôt ou tard par prendre le pouvoir si le régime actuel n'arrive pas à encourager la mise en place d'une société civile, moderne et démocratique, comme le demande Washington. Or, là encore, l'administration américaine et les faucons semblent également se tromper de stratégie. Car, implanter la démocratie à l'occidentale dans des pays qui ne connaissent que dictature et tribalisme pour la plupart d'entre eux risque de se retourner contre les Américains et les Occidentaux et produire des effets contraires.
Ainsi, le Machrek arabe se trouve désormais plus déchiré que jamais et à la croisée des chemins. Ni Washington, ni Londres, ni Paris et encore moins Ottawa ne peuvent prédire les prochaines étapes. Les événements dans cette région avancent à pas de guerre et déjà les tambours battent leur plein ! Reste à savoir, du moins pour nous Canadiens, si Ottawa pourra user de son savoir-faire diplomatique et de la tradition canadienne pour essayer de jouer le modérateur en tentant de rapprocher les points de vue dans un temps où ni Washington, ni l'Europe ne semblent détenir la bonne méthode.
La Chaire Raoul-Dandurand tient aujourd'hui à Montréal le colloque "Quel avenir pour le Moyen-Orient ? Entre démocratie et instabilité". www.dandurand.uqam.ca
Alain-Michel Ayache
L'auteur est chercheur associé à la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques de l'UQAM.
Monday, February 6, 2006
Le Hamas au pouvoir
Opinions, lundi, 6 février 2006, p. A17
Analyse
Une radicalisation de la région est à craindre
Alain-Michel Ayache
La victoire du Hamas était prévisible compte tenu de la corruption des dirigeants du Fatah et de leurs promesses jamais tenues.
Pour en mesurer l'ampleur, il faudra remonter aux accords du Caire en 1969 qui ont donné libre cours aux Palestiniens pour mener leurs attaques contre Israël à partir du Liban. À l'époque, les pays arabes et à leur tête l'Arabie Saoudite, la Syrie et la Libye finançaient à coup de milliards de dollars "l'Organisation de libération de la Palestine" (OLP). L'argent servait principalement aux opérations de terrorisme international et non à bâtir une infrastructure dans Gaza et la Cisjordanie ou promouvoir l'éducation des jeunes. Arafat et son entourage s'étaient appropriés des fortunes, tout en poussant la propagande palestinienne à faire porter la responsabilité de la pauvreté sur l'État hébreu. Les comptes en Suisse et en Europe au nom de l'épouse d'Arafat et de ses collaborateurs se garnissaient pendant que le peuple palestinien vivait dans la misère.
Le mythe de Saladin
De son vivant, Arafat n'avait pas manqué une occasion de narguer son ennemi de toujours, Ariel Sharon, en bloquant le processus de paix et en mettant en oeuvre une opération charme très efficace qui a détruit la crédibilité d'Israël aux yeux de l'opinion publique internationale. Pendant ce temps, la mouvance radicale du Hamas adoptait la stratégie du Hezbollah libanais pour récupérer l'opinion de la rue à son profit d'autant plus que la jeunesse palestinienne n'avait plus d'espoir face à l'inertie de l'Autorité palestinienne dans un contexte d'attaques des "libérateurs contre l'occupant israélien" et des représailles de ce dernier.
C'est principalement pourquoi Mahmoud Abbas a perdu sa crédibilité malgré le retrait de Tsahal de Gaza. Car, ce qui était considéré par Israël comme un geste de bonne foi était perçu par la rue comme une victoire du Hamas, à l'instar de ce qui s'était passé au Liban en mai 2000 après le retrait précipité de l'armée israélienne. La suite est facile à comprendre. La rue choisit le mythe de l'armée victorieuse de Saladin contre l'infidèle afin de punir, entre autres, les corrompus ou le Fatah et ses dirigeants.
Aujourd'hui, Hamas est à la croisée des chemins et le choix de sa politique orientera l'avenir de l'ensemble de la région. Le mouvement se trouve devant trois options :
1- Le Hamas dirige un gouvernement radical : dans l'hypothèse où les dirigeants du mouvement arrivent à comprendre le mécanisme de la gestion du territoire, ils devront faire face à leur slogan qui rejoint celui du président iranien pour effacer Israël de la carte du monde. S'ils le maintiennent, l'Occident imposera des sanctions économiques qui étoufferont le peu d'espoir que les Palestiniens pensaient avoir avec l'arrivée au pouvoir du Hamas. S'en suivra alors une montée de la tension et des opérations terroristes contre Israël, voire en Occident. Quant aux sources de financement, il ne serait pas étonnant que l'Iran, la Syrie et l'Arabie Saoudite remplacent les pays occidentaux, ce qui alimenterait le terrorisme international. Cette radicalisation amènerait celle d'Israël et se traduirait par l'élection de Netannyahou en mars prochain.
2- Le Hamas opte pour le statu quo contrôlé : cela voudrait dire qu'il ne changerait pas de slogans, mais qu'il ne s'abstiendrait de lancer des attaques contre Israël, en attendant la suite donnée au dossier du programme nucléaire iranien par le Conseil de sécurité. Selon cette hypothèse, l'aide proviendrait des pays arabes et même de Russie et de Chine pour remplacer à moyen terme celle de l'Occident, mais pas pour longtemps, car l'axe irano-syrien sous pressions américaines, chercherait à déstabiliser la région en activant aussi bien le Hezbollah que d'autres mouvements radicaux, si le Hamas se retient de lancer des attaques contre Israël.
3- Le Hamas reconnaît l'existence de l'État hébreu : cette hypothèse qu'alimentent quelques intellectuels arabes est peu probable et ne verra jamais le jour. Car, il faudra que le Hamas renonce à sa "raison d'être". Or, c'est là que réside l'essentiel de la problématique actuelle. Que ce soit le Hamas ou le Hezbollah, renoncer aux armes au profit de la politique signifierait perdre la guerre contre Israël. D'aucuns diront que si l'objectif ultime est la paix et la souveraineté d'un État palestinien, les dirigeants du Hamas pourraient arriver à cette décision, sauf que cela créerait un précédent pour l'ensemble des pays qui ont des mouvances islamistes en gestation. Toutefois, dans le contexte actuel de tension régionale, il est plus approprié de penser que le succès du Hamas causera une contagion radicale qui affectera l'ensemble des pays arabes où la doctrine Bush pensait implanter un semblant de démocratie.
Alain-Michel Ayache
Chercheur associé à la Chaire Raoul-Dandurand de l'UQAM et spécialiste du Proche et Moyen-Orient
Saturday, January 7, 2006
L'après Ariel Sharon
Opinions, samedi, 7 janvier 2006, p. A25
La région risque de plonger dans l'instabilité
Ayache, Alain-Michel
Luttant pour sa survie, la vie d'"Arik" ne tient désormais qu'à un fil qui s'amenuise. S'il disparaît, cela créera un vide sans précédent dans la vie politique israélienne et mettra un frein brutal au processus de paix pour l'immédiat. Une majorité d'Israéliens avaient choisi de soutenir la politique de Sharon pour parvenir à la paix. S'il ne devait pas revenir en politique, le défi de son allié et partenaire dans Kadima, Shimon Peres, sera de maintenir cette confiance des Israéliens envers Amir Peretz, ce jeune leader syndicaliste qui l'a vaincu à la direction du Parti travailliste.
À ce risque de virage à gauche, Kadima doit également affronter le Likoud de Benyamin Nétanyahou plus radical que jamais partisan d'un retour à l'idée d'un "Eretz Israel" abandonnée par Sharon. Une idée qui pourrait séduire les "sharoniens" si les Palestiniens de la rue deviennent plus radicaux, si Hamas prend le dessus sur l'Autorité palestinienne. Le paysage politique israélien est devenu incertain ; or, les préparatifs pour les élections législatives sont officiellement maintenus malgré l'absence de Sharon.
Figure controversée
Avec la fin de "l'ère Sharon", Israël perdra un de ses piliers. Figure controversée, "Arik" était considéré comme un héros national, un des derniers champions de la paix après la disparition de son ennemi de toujours, Yasser Arafat. D'ailleurs, si la décision de Sharon de se retirer de la bande de Gaza n'est survenue qu'après la mort de ce dernier, c'est qu'il attendait une nouvelle génération de politiciens palestiniens.
Au moment où la région vit de grands changements, alors que le fondamentalisme musulman gagne du terrain dans les pays avoisinants (notamment en Égypte et dans la bande de Gaza), la vision de Sharon pour la construction du mur devenait pour de nombreux Israéliens une vision stratégique pour la défense de l'État hébreu.
Trois axes à surveiller
L'axe Hamas-Autorité palestinienne : si, comme le confirment les dernières élections, le Hamas conforte ses positions avec une assise populaire de plus en plus grande dans Gaza et la division du Fatah (le groupement de Yasser Arafat dont les cadres forment l'actuel Autorité palestinienne) entre d'une part, la vieille garde proche de la lignée d'Arafat et de l'actuel président Mahmoud Abbas, et de l'autre, les jeunes loups plus durs vis-à-vis d'Israël, la tendance serait alors un glissement vers une union de fait stratégique sur le terrain avec le Hamas pour miner les pourparlers de paix et maintenir la tension entre Palestiniens et Israéliens.
Par contre, si le parti Kadima réussissait tout de même à gagner les élections législatives de mars prochain en Israël, l'héritage de Sharon en matière de paix pourrait se perpétuer à travers son nouvel allié, l'autre héros de la paix, Shimon Peres, qui a quitté le Parti travailliste pour s'unir à son ancien rival Ariel Sharon dans cette nouvelle vision de paix entre les peuples.
L'axe Égyptien : c'est l'un des axes les plus importants pour Israël. Le Caire était la première capitale arabe à signer la paix avec Israël. Un accord qui a mené aux développements des relations entre les deux États bien que, sur le terrain, les choses sont restées plutôt limitées à quelques aspects pratico-pratiques, tel le tourisme. La disparition de Sharon mettra plus de pression sur l'actuel président égyptien dans sa lutte acharnée contre la montée de l'intégrisme musulman dans son propre pays dans le cadre de la "démocratisation" de l'Égypte.
Par contre, si le Likoud prenait le pouvoir avec Benyamin Nétanyahou comme premier ministre d'Israël, les relations avec l'Égypte prendraient un virage différent, ce qui pourrait affecter la stabilité régionale d'autant plus que Nétanyahou s'était levé contre Sharon pour sa décision de libérer la bande de Gaza. Certains craignent que Nétanyahou élu, il puisse aller jusqu'à créer une situation de conflit avec les Palestiniens pour justifier une nouvelle incursion dans Gaza ! Ce qui amènerait la population égyptienne à se soulever contre le président Moubarak. La situation retournerait alors à ce qu'elle était avant le décès d'Arafat... et un froid s'installerait dans les relations israélo-égyptienne.
L'axe irano-syrien : si un axe risque d'enflammer la région, c'est bien celui de Damas-Téhéran. En effet, accusé par la communauté internationale d'être derrière l'assassinat de l'ex-premier ministre libanais Rafic Hariri et du magnat de la presse libanaise, le député Gebran Tuéni, Damas influence les factions armées palestiniennes au Liban pour le déstabiliser et il pousse leurs combattants à lancer des attaques à la roquette contre le Nord d'Israël. Or, si Tsahal répond à chaque attaque d'une manière ciblée et limitée, c'est principalement à cause de la politique d'Ariel Sharon. La grande inconnue serait de connaître la réaction de Nétanyahou en pareille situation s'il était élu.
Autre inconnue de taille, le Hezbolla, soutenu et armé par l'Iran : ce groupement armé chiite, posté aux limites nord d'Israël, ne rate pas une occasion de perturber la frontière lorsqu'il a une politique précise à mettre de l'avant sur la scène internationale. Il ne serait pas étonnant qu'il observe d'abord une trêve avec Tel-Aviv pour prendre le pouls d'Israël avant de décider de la suite. Le scénario le plus pessimiste serait un affrontement Nétanyahou-Hezbollah qui pourra plonger la région en entier dans le chaos.
Le défi américain
Le grand perdant avec l'éventuelle disparition d'Ariel Sharon, ce sera le président George W. Bush, qui perdra un allié de taille, un poids lourd de la politique régionale alors que les États-Unis cherchent à consolider ses assises en Irak et dans la région par "l'encouragement" à une "démocratisation" tous azimuts. Cette politique, bien qu'elle ait prouvé son efficacité dans certains cas, demeure fragile face à la montée du fondamentalisme musulman. L'arrivée éventuelle de Nétanyahou à la tête du gouvernement israélien pourrait sérieusement affecter la suite du processus de paix et imposer une nouvelle dynamique, laquelle ne serait pas nécessairement favorable à la politique actuelle de l'administration Bush.
Le Proche et le Moyen-Orient ne seront plus les mêmes après la disparition d'"Arik". Une époque est désormais révolue !
Alain-Michel Ayache est Chercheur associé à la Chaire Raoul Dandurand de l'UQAM, analyste du Proche et Moyen-Orient
Thursday, December 22, 2005
L'assassinat de Gebran Tuéni
Opinions, jeudi, 22 décembre 2005, p. A17
Analyse
Le Liban, encore une fois monnaie d'échange
Rien ne va plus au Proche et Moyen-Orient ! Le président américain George Bush a beau dire que la situation s'améliore avec les dernières élections irakiennes, la réalité prouve chaque jour qu'il est loin d'avoir gagné la partie et pour cause : l'absence d'un plan cohérent pour le maintien de la stabilité dans cette région du monde.
Dernière déstabilisation de taille, l'assassinat du parlementaire et patron du plus grand quotidien indépendant au Proche et Moyen-Orient, An-Nahar, Gebran Tuéni. Cet homme dont la plume avait l'effet d'une épée tranchante était l'un des principaux leaders charismatiques qui ont largement contribué au mouvement du 14 mars 2005 qui a mené à la sortie humiliante des troupes d'occupation damascènes du Liban.
Assad menace de déstabiliser le Moyen-Orient
Cet assassinat sauvage qui a eu raison de Tuéni survient au lendemain des déclarations fracassantes du président syrien Bachar al-Assad sur la chaîne de télévision russe. Assad avait menacé de déstabiliser le Moyen-Orient si la Syrie était acculée au mur des accusations du rapport Mehlis, l'envoyé des Nations unies pour enquêter sur l'assassinat de l'ex-premier ministre libanais Rafic Hariri le 14 février passé.
Or, la veille de l'assassinat de Tuéni, Detliv Mehlis remettait son second rapport au Secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan, dans lequel il soulignait la non-coopération des autorités syriennes avec l'enquête. Il déposait par ailleurs sa démission de cette enquête pour des raisons officielles de fin de mandat, alors que dans les cercles diplomatiques on parle de raisons de sécurité. D'ailleurs, aucun autre juge ne semble avoir accepté cette charge. En effet, il semblerait que la vie de Mehlis soit en danger au Liban et dans la région avec la série d'assassinats récents. Une démission qui pourrait signer la fin des poursuites contre la Syrie d'une manière efficace et ce pour les raisons suivantes :
Premièrement, Mehlis a souligné dans son rapport que tous les documents secrets concernant les activités illicites des services secrets syriens au Liban auraient été brûlés par les autorités syriennes dans une action pour effacer tout lien de crime liant les personnalités haut placées du régime au meurtre de Hariri.
Deuxièmement - et c'est là le noeud principal du problème et qui mine la crédibilité aussi bien du président américain que des Européens - la Russie et la Chine, à qui l'Algérie s'est jointe, ont dénoncé la politique de pressions américaines sur la Syrie. Il semblerait même que la Chine et la Russie auraient menacé de veto toute résolution contre Damas. Ce n'est pas alors étonnant de voir que la dernière résolution 1644 du Conseil de sécurité de l'ONU qui fait suite au second rapport de Mehlis, est moins coercitive vis-à-vis de Damas que ne l'espéraient les dirigeants libanais. Cette résolution ne nomme même pas officiellement la Syrie et ne la met pas directement en cause dans l'assassinat de l'ex-premier ministre libanais, Hariri, bien que le second rapport de Mehlis note que tous les fils pointent vers de hauts responsables syriens.
L'administration bush n'a pas besoin d'un front à l'est de l'Irak
La raison de ce langage diplomatiquement qualifié de doux, est que dans l'état actuel de la région et de la situation instable en Irak, l'administration Bush n'a pas besoin d'un nouveau front à l'ouest de l'Irak, en l'occurrence la Syrie. En effet, dans l'absence de toute solution viable et sérieuse au régime actuel des Assad en Syrie, Washington préfère le maintenir à la tête de son pays tout en l'affaiblissant. Ce faisant, l'administration américaine évitera que les Frères musulmans ne prennent le contrôle de la Syrie, ce qui garantira encore moins la sécurité à la frontière est avec l'Irak et ouest avec le Liban.
Or, maintenir Assad au régime en Syrie, c'est surtout maintenir les principaux accusés des assassinats contre Hariri et Tuéni, à savoir, Assef Chawkat, le beau-frère du président syrien et Maher al-Assad, frère de l'actuel président. Une décision, qui, si approuvée par Washington, signifierait une nouvelle série d'attentats et d'assassinats d'hommes politiques et de journalistes libanais qui ont osé défié le régime de Damas, de sorte qu'après l'assassinat du dernier "indésirable" sur la liste des meurtriers syriens, la politique interne libanaise devient sujette à des luttes fratricides entre communautés, rappelant le spectre d'une nouvelle guerre civile... qui, dans la logique damascène, garantira une nouvelle entrée fracassante de ses troupes d'occupation pour encore une fois "officiellement" maintenir la stabilité et la paix au Liban.
Toutefois, si cela se concrétise, cette nouvelle entrée serait l'équivalent de l'arrivée d'un nouveau Pol Pot, et le Liban perdra définitivement sa raison d'être et son indépendance. Or, déjà, les principales forces chiites au Liban, le Hezbollah et le Parti Amal boycottent le gouvernement libanais et s'opposent à toute résolution antisyrienne. Deux partis qui sont les seuls à encore disposer de tous leurs arsenaux militaires !
Alain-Michel Ayache
Chercheur associé à la Chaire Raoul Dandurand de l'UQAM, analyste du Proche et du Moyen-Orient
Wednesday, November 16, 2005
L'appel au génocide du président iranien et le silence complice de l'Islam
Opinions, mercredi, 16 novembre 2005, p. A19
Commentaire
Ayache, Alain-Michel
Chercheur associé à la Chaire Raoul Dandurand de l'UQAM et analyste du Proche et du Moyen-Orient
Étonnant ! C'est le moins que l'on puisse dire des récentes déclarations fracassantes du président iranien à propos d'Israël. Ahurissante voire révoltante, la réaction quasi inexistante du monde musulman et notamment arabe vis-à-vis de cet appel haineux ! Pourquoi maintenant, que cherche l'Iran de Mahmoud Ahmadinejad dans le contexte mondial actuel ? Serait-ce une stratégie de défense contre les pressions américaines cherchant à limiter les capacités nucléaires de Téhéran ?
Il est inconcevable de nos jours que l'on passe sous silence un tel appel à la haine raciale et au génocide envers l'État d'Israël. Comment l'Islam d'aujourd'hui, religion de "paix" comme le clament haut et fort ses dignitaires et ses adeptes, accepte-t-il ou même tolère-t-il un tel appel au nettoyage ethnique en "effaçant Israël de la carte du monde" ? Est-ce l'image que l'Islam veut se donner aujourd'hui ?
Loin d'être un parti pris pour les uns ou pour les autres, un tel appel ne peut que miner les chances d'une paix durable dans cette région du monde, le Proche et le Moyen-Orient. Alors que les deux principaux belligérants croient avoir finalement trouvé une base d'un renouveau dans le respect et l'acceptation des droits des uns et des autres, voilà que les grands perdants d'une politique de paix tentent d'ébranler les assises d'une solution humaine à cette problématique devenue mondiale depuis le 11 septembre 2001.
Pourquoi laisser le terrain aux intégristes pour miner la paix, alors que l'ensemble des deux populations concernées sont à la recherche d'une stabilité pour leur quotidien ? Pourquoi l'Islam ne met-il pas fin à son "Inquisition" et ne montre-t-il pas un autre visage, plus tolérant et plus ouvert, à l'instar des discours occasionnels de ses dirigeants ou à l'occasion de discours politiques spécifiques destinés à calmer les peurs de l'Occident ?
Condamner un génocide, même s'il s'agit de celui de son "ennemi", n'est pas une erreur stratégique, mais une vertu. Garder le silence sur ce genre de déclaration, c'est être complice et encourager la rue musulmane à épouser davantage le discours radical vis-à-vis de non seulement d'Israël, mais également à la longue, de l'Occident, considéré comme protecteur de l'État hébreu.
Ce ne sont pas les quelques voix musulmanes qui se sont levées contre cet appel iranien ou les quelques personnalités arabes pro-occidentales qui feront la différence, car elles ne sont pas véritablement représentatives du monde arabe et musulman. Se démarquer du discours du président iranien, c'est le condamner, voire inciter les gens à la non-violence. Et l'on ne parle pas ici des droits des Palestiniens ! En effet, s'il y a des personnes qui devraient se rebeller contre Israël, ce sont, en principe, les Palestiniens qui, selon eux, veulent récupérer leur terre. Or, ces même Palestiniens reconnaissent désormais le droit d'Israël à exister et sont prêts - du moins selon les discours du président de l'Autorité palestinienne - à fonder un État voisin de celui de l'État d'Israël et de vivre en paix, une fois que les questions restantes - et qui sont importantes tant pour les Israéliens que pour les Palestiniens, notamment le statut de Jérusalem - seront résolues d'un commun accord, parrainé ou pas par l'Occident.
Toutefois, si l'on part du principe que l'Islam dépasse les frontières et transcende les peuples qui le composent, alors on se trouve devant une question majeure : que veut l'Islam ? Cherche-t-il la paix entre tous les peuples et donc également entre juifs et musulmans ou confirme-t-il la vision "ben-ladiste" voire aussi "sadamiste" de la revanche de "Saladin", version d'aujourd'hui ? N'est-ce pas un appel au réveil des Musulmans que représente cette haine du président iranien vis-à-vis des "Gens du Livre" ?
L'Islam a la chance aujourd'hui de montrer un visage humaniste et anti-terroriste, car si tous les Musulmans ne sont pas terroristes, tous les terroristes sont musulmans dans l'imaginaire de l'Occident. En effet, condamner ouvertement par les grandes instances islamiques le discours du Président iranien appelant à effacer l'État d'Israël de la carte, représente un précédent sur le chemin de la réconciliation entre ces deux grandes religions et porteur d'une solution de paix à long terme dans la région du Proche et du Moyen-Orient.
Passer sous silence ou avec des condamnations timides cet appel au génocide, ne fait que généraliser une image néfaste de l'Islam en Occident, à un moment crucial où les musulmans cherchent à la changer postattentats terroristes du 11 septembre. Ainsi, il est plus que jamais important que les hautes instances islamiques au Québec, au Canada et partout dans le monde condamnent ouvertement un tel appel, se séparant finalement et formellement du discours intégriste et réducteur des vérités humaines. Ce faisant, elles démontreront que l'Islam est après tout une religion capable d'accepter l'Autre dans sa différence sur une base égale et loin de tout prosélytisme moyenâgeux.
Friday, November 4, 2005
Un cri haineux
Forum, vendredi, 4 novembre 2005, p. A18
Cyberpresse.ca
L'appel du président iranien visant à effacer Israël de la carte du monde doit être condamné. Voilà ce qu'écrit en substance Alain-Michel Ayache, spécialiste du Proche et du Moyen-Orient et chercheur associé à la chaire Raoul-Dandurand de l'UQAM dans un texte intégral publié aujourd'hui sur Cyberpresse.ca/opinions.
M. Ayache conclut: " Passer sous silence ou avec des condamnations timides cet appel au génocide ne fait que généraliser une image néfaste de l'Islam en Occident, à un moment crucial où les Musulmans cherchent à changer leur image à la suite des attentats terroristes du 11 septembre 2001. Ainsi, il est plus que jamais important que les hautes instances islamiques au Québec, au Canada et partout dans le monde condamnent ouvertement un tel appel et se séparent finalement et formellement de tels discours intégristes et réducteurs. "
Saturday, October 22, 2005
Rapport de l'enquêteur de l'ONU Detlev Mehlis...
Opinions, samedi, 22 octobre 2005, p. A31
Analyse
Alain-Michel Ayache
sur l'assassinat de Rafic Hariri
Accablant pour la Syrie !
Accablant ! C'est le moins qui puisse être dit au sujet du rapport de l'envoyé spécial de l'ONU, l'Allemand Detlev Mehlis, chargé de mener l'enquête sur l'assassinat de l'ancien premier ministre libanais Rafic Hariri.
Accablant notamment pour la Syrie et pour l'entourage du président syrien Bachar Assad, qui, selon les témoignages d'anciens ministres du cabinet de Hariri et du leader druze Walid Joumblatt, a directement sommé Hariri de "voter la prolongation du mandat du président actuel Émile Lahoud, sinon je (le président syrien) détruirai le Liban sur ta tête et aucun membre de ta famille ne sera sauf partout où il se trouvera au monde". Toutefois, bien que le rapport indique que tous ceux cités sont "innocents jusqu'à la preuve du contraire par l'appareil judiciaire libanais" et que les quatre généraux libanais arrêtés par l'autorité libanaise aient une implication certaine avec "des sources syriennes", il n'en demeure pas moins que le gros des accusations sous-entendues dans ce rapport visent en premier et avant tout le président syrien lui-même et son entourage direct.
Par ailleurs, des sources diplomatiques européennes indiquent que le beau-frère du président syrien, Assef Chawkat, commandant du service d'intelligence militaire de la Syrie, serait le véritable commanditaire du crime.
Vers des pressions internationales
Cette grave citation dans le rapport de l'enquêteur onusien ouvre largement la porte à Washington pour exercer une nouvelle série de pressions sur la Syrie et notamment sur le front irakien.
En effet, si le rapport de Mehlis n'accuse pas nommément des personnalités syriennes, c'est plus dans l'optique de laisser une manoeuvre diplomatique pour Washington en accord avec Paris et la bénédiction de l'ONU, pour pousser Bachar Al-Assad à mettre un terme non seulement à l'appui de l'ancienne garde de son père, véritable responsable de l'appui logistique aux insurgés irakiens, mais également à son ingérence au Liban à travers son soutien au Hezbollah et aux camps palestiniens surarmés.
Pour éviter le pire
Cette dernière chance offerte à Bachar Al-Assad vient plus dans la perspective de ne pas déstabiliser son régime afin d'éviter que les islamistes ne prennent le dessus et que la Syrie ne ressemble à l'Irak d'aujourd'hui, surtout dans l'absence d'une alternative sérieuse au régime actuel. D'ailleurs, il ne serait pas étonnant que, dans les jours à venir, une purge s'opère - ou des "suicides" d'officiels - au sein du parti Baath en Syrie au pouvoir, où l'on verrait des têtes tomber, sous l'accusation notamment d'avoir participé à l'assassinat de Hariri.
Le rapport est également accablant pour le président libanais Émile Lahoud, qui, même s'il n'y a aucune indication de sa participation de près ou de loin à la préparation de l'attentat, est la cause principale pour ce crime.
En effet, sans l'altercation entre le président syrien et feu Hariri au sujet du renouvellement de son mandat pour trois années supplémentaires, l'attentat n'aurait pas eu lieu. De même, l'un des quatre généraux arrêtés n'est autre que le commandant en chef de sa Garde républicaine, Mustapha Hamdan, qu'il a lui-même nommé à ce poste, sans parler des résultats de l'enquête de Mehlis qui soulignent clairement des échanges téléphoniques entre les cellulaires utilisés pour ce crime et celui de Hamdan et des trois autres généraux aux arrêts.
Pas étonnant alors de voir dans les prochains jours une campagne anti-présidentielle dans les journaux libanais et le Parlement pour destituer le président. Cela sera une première dans l'histoire du Liban où un président est destitué avant la fin de son mandat.
Quoi qu'il en soit, il est évident que les jours à venir verront des développements très importants dans la région. Car, plus que jamais, Damas est officiellement et internationalement mise au banc des accusés. Reste à savoir si la communauté internationale condamnera le président syrien ou ses proches et la réaction de ces derniers. Ce qui est clair, c'est qu'Assad doit maintenant s'assurer de contrôler son pays et notamment son parti pour éviter que le Parti n'implose en premier, enflammant par ce fait la Syrie avant de pouvoir répondre aux exigences de la communauté internationale. La sécurisation des frontières avec l'Irak et l'implantation totale de la résolution 1559 du Conseil de sécurité des Nations Unies pourraient devenir la première réponse positive du président syrien à ces pressions, notamment américaine, et le début de la fin du règne du Hezbollah au Liban.
Alain-Michel Ayache
Chercheur associé à la Chaire Raoul-Dandurand de l'UQAM. Spécialiste du Proche et du Moyen-Orient
Saturday, September 17, 2005
L'Irak de Zarkaoui: Une libanisation tous azimuts
Opinions, samedi, 17 septembre 2005, p. A29
Analyse
Alain-Michel Ayache
De pis en pis. L'Irak semble se diriger droit vers une libanisation et un redesign de sa composante tant géographique que communautaire.
En effet, depuis la guerre de libération des Irakiens lancée par Washington ou la révolution du Cèdre, au Liban, qui a mené au renvoi les troupes d'occupation syriennes, les populations des pays de la région vivent, pour la première fois depuis Sykes-Picot, un avenir incertain quant à une paix redéfinie dans leurs frontières actuelles sur des critères essentiellement américains.
L'avenir incertain !
Ainsi, l'avenir de l'Irak demeure sombre quant à la possibilité de voir naître la démocratie souhaitée par les États-Unis et représentative de l'ensemble de la population. Cela est d'autant plus difficile que les tenants du pouvoir d'hier se voient réduits du jour au lendemain à la catégorie inférieure qu'occupaient les chiites, alors que les Kurdes maintiennent leur combat pour la création d'une entité kurde à part entière. Ils sont les plus farouches adversaires de la constitution d'un projet fédéral en Irak.
Certes, le pétrole est important pour les uns comme pour les autres ; il devient de facto un élément clef de négociation pour un partage équitable. Cependant, coincés dans leurs régions du centre et de l'ouest de l'Irak, les sunnites sont les grands perdants d'une telle répartition. Car, ils seraient à la merci d'ententes politiques avec les chiites et les Kurdes, ce qui les rendrait fragiles dans toutes négociations futures. Ils tentent donc de chambarder cette donne pour s'imposer de nouveau comme interlocuteurs incontournables de l'Occident, des Américains en particulier, question de retrouver leur prestige d'antan. La question ne se limite pas au pétrole, mais sur la façon dont le pouvoir sera exercé.
Présence américaine problématique
Par ailleurs, la présence américaine en Irak et le rôle de cette force, après la naissance de la Constitution, représentent actuellement le noeud du problème, tant pour les Irakiens que pour l'Occident en général. En effet, pour les Irakiens, qu'ils soient chiites ou kurdes, les forces américaines devraient se retirer au profit de leurs forces après avoir consolidé leurs assises sur les territoires qu'elles contrôlent. Or, les sunnites n'accepteront jamais une tutelle américaine continue ni encore moins chiite ou kurde. Les quelques sunnites qui se sont joints aux forces armées irakiennes tentent tant bien que mal de survivre par devoir, nostalgiques de leur passé glorieux. C'est là qu'intervient Zarkaoui pour tenter de chambarder la donne américaine, ce qui n'est pas pour déplaire à de nombreux sunnites "modérés".
Les derniers attentats contre la population chiite et la déclaration de "guerre ouverte" de Zarkaoui contre elle s'inscrivent dans la logique sunnite et laisse présager un avenir des plus sombres pour l'Irak : la coalition actuelle pourrait s'effriter au profit de nouvelles entités confirmées, telle une kurde dans le Nord et une chiite dans le Sud. Selon une telle hypothèse, le triangle sunnite, laissé à lui-même au centre et à l'ouest de l'Irak risque de passer à l'offensive pour avoir accès aux richesses pétrolières ou de succomber à l'occupation américaine. Dans ce dernier scénario, il n'est point impossible d'assister à la libanisation de l'Irak, le point de non retour pouvant bien être le référendum attendu sur la Constitution en octobre prochain.
La Syrie : la carte de Bush contre Zarkaoui
Les inondations qui ont dévasté La Nouvelle-Orléans ont obligé l'administration de George W. Bush à maintenir l'ordre sur le territoire même des États-Unis par une présence militaire accrue, ce qui n'est pas sans compliquer les choses. Comment en effet se maintenir en Irak sans perdre la face tout en répondant aux besoins que commandent la situation intérieure ? Tel est le dilemme actuel du président !
La réponse la plus logique vient alors d'un recalcul "savant" des priorités de l'Administration en matière de politique étrangère et surtout en matière de défense. Une de ses solutions "miracles" serait Damas, mais cela peut présenter quelques inconvénients.
En effet, victime de sa propre politique hégémonique, Damas se retrouve isolée de ses alliés occidentaux d'hier et forcé de collaborer avec Washington pour arrêter le flot de terroristes islamistes qui se livrent à des attaques en Irak à partir de son territoire.
La crise interne que cette situation provoque est telle que le président syrien, Bachar Al-Assad, tente de mettre un terme à la mainmise de la vieille garde du régime de son père, feu Hafez Al-Assad, en assignant à domicile les grands patrons de son service secret. Les observateurs occidentaux les tiennent responsables des multiples massacres perpétrés contre les Libanais mais surtout de l'assassinat du premier ministre Rafiq Hariri.
À cette lourde et dangereuse mission, Bachar fait face à une triple tentative de coup d'État et se bat agressivement sur quatre fronts.
- Le premier, lancé par les anciens, ces membres du parti Baas au pouvoir : jadis sbires fidèles de son père, ils l'accusent aujourd'hui de mollesse dans le dossier libanais et lui reprochent le retrait humiliant de ses troupes du Liban.
- Le second, celui des Frères musulmans, ce groupe intégriste dont son père avait écrasé la rébellion, au début des années 80, en utilisant l'aviation contre ses propres citoyens : il revient aujourd'hui à la charge. Les affrontement reprennent de plus belle contre ces "Jund el-cham" (Soldats du Nord - par allusion au site de la Qa'aba, la pierre sacrée de l'Islam en Arabie Saoudite).
- Le troisième représente une volonté de plus en plus affichée et des combats, circonscrits pour l'instant, de groupements kurdes indépendantistes, encouragés par les Kurdes d'Irak, réclamant leur autonomie et plus de pouvoirs dans leurs régions.
- Enfin, quatrième front, la composante la plus pacifiste, les associations de défense des droits de la personne qui, de plus en plus, s'activent et accusent ouvertement Damas de violations de ces droits. Elles font actuellement l'objet de menaces afin qu'elles se calment.
La carte syrienne de Washington
Ainsi, rien ne va plus à Damas en attendant de voir ce que Washington recherche. En effet, il semblerait que l'Administration américaine soit en train de faire miroiter une entente en coulisse avec Damas en échange de l'évincement de l'ancienne garde - au profit d'une autre jeune et ouverte aux propositions américaines - , mais également de la fermeture hermétique de ses frontières avec l'Irak.
Car, si on veut mettre un terme au régime actuel en Syrie, il faudra trouver une alternative de taille sans trop chambarder l'équilibre interne pour éviter une libanisation de la Syrie ni en perdre le contrôle. Ce qui pourrait aboutir à l'ouverture d'un nouveau front pour les Américains ! D'où la volonté de Washington d'utiliser à son profit le rapport de l'enquête sur l'assassinat du premier ministre libanais Hariri, menée par le représentant de l'ONU, l'Allemand Detlev Mehlis : les résultats à venir de son enquête pourront représenter le coup de grâce espéré par Washington pour mettre un terme au passage des islamistes de la Syrie vers l'Irak. Toutefois, dans l'hypothèse où un accord tacite sur le terrorisme survenait avec Damas, et cela, avant la parution dudit rapport, les accusations pourraient se limiter à des acteurs de second rang.
Dans l'immédiat, l'Irak reste l'otage d'un déchirement interne, masqué malgré lui par une volonté américaine de maintenir une cohésion de plus en plus illusoire.
Alain-Michel Ayache
Chercheur associé à la Chaire Raould- Dandurand de l'UQAM, spécialiste du Proche et Moyen-Orient
Thursday, June 23, 2005
Un lieu d'apprentissage d'une nouvelle démocratie...
Opinions, jeudi, 23 juin 2005, p. A19
Analyse
"Un lieu d'apprentissage d'une nouvelle démocratie
en gestation loin de la tutelle syrienne"
Ayache, Alain-Michel
Bien que le suspense ait duré jusqu'à une heure tardive de l'après midi, le résultat de la dernière série des législatives libanaises qui a eu lieu le dimanche 19 juin n'a pas dérogé aux pronostics. C'est le camp Hariri fils qui l'emporte haut la main, évinçant pour la première fois de l'histoire du Nord Liban les familles traditionnellement au pouvoir depuis des générations.
Cette grande victoire du courant de Hariri "Al-Moustakbal" (Futur) lui permet ainsi de remporter les législatives avec 72 sièges sur les 128 que compte l'Assemblée nationale libanaise. Ce sera lui désormais qui décidera de l'avenir du gouvernement car il lui revient la charge de nommer le prochain chef du cabinet, lequel est traditionnellement sunnite. En serait-il le candidat ? Les prochains jours seront déterminants pour y répondre.
Le nouveau paysage politique libanais
Désormais, le paysage politique libanais ressemble à un grand camembert divisé en cinq morceaux : Beyrouth et le Nord pour le bloc Hariri, le mont Liban du Nord et une partie de la Békaa au général Aoun, le mont Liban du Sud au leader druze Walid Joumblatt et le Sud et l'autre partie de la Békaa au Hezbollah et au parti Amal. Ce démembrement de la carte politique libanaise est le résultat de la "loi 2000" qui a fait que la division des circonscriptions électorales ait été sujette au vote de la masse musulmane, seule déterminante de l'accession au pouvoir des candidats.
Ainsi, à part le mont Liban Nord à majorité absolue chrétienne, nous avons vu tomber les têtes chrétiennes et musulmanes traditionnellement au pouvoir politique dans leurs régions, notamment dans le Nord, comme l'ex-ministre de la Santé et de l'Intérieur, le chrétien Souleiman Frangié, et le candidat sunnite de la famille Karamé, tous deux fidèles alliés de Damas au profit d'autres candidats, des célèbres inconnus ou des députés de l'opposition d'hier qui s'étaient dernièrement alliés à Hariri.
Le "Tsunami Haririen" et les alliances contre nature
Ce "tsunami haririen", comme l'ont surnommé les perdants, a eu un effet dévastateur, notamment sur les régions chrétiennes du Nord. En effet, après que 85 % de la population de ces régions se fut prononcée pour Frangié et pour le général Aoun, en alliance stratégique, craignant un Hariri arrogant et une tutelle musulmane sur leurs régions, l'appel de Saadeddine Hariri est venu contrer ce vote populaire chrétien par un autre musulman des autres régions, mais appartenant à la même circonscription électorale selon la loi en vigueur. Cela s'est traduit par des multiples discours haineux et confessionnels de la part des sunnites intégristes que Hariri a réussi à mobiliser à la dernière minute pour venir à bout de la liste de Aoun et de Frangié, lesquels, pourtant, affichaient une avancée sans précédent.
Ainsi le résultat de l'appel de Hariri, mais aussi des 35 millions de dollars que ses adversaires l'accusent d'avoir déboursés ces trois derniers jours - preuves à l'appui devant les caméras de télévision - eurent l'effet d'un bulldozer qui a rasé l'électorat chrétien du Nord, mais isolé également le général Aoun dans un labyrinthe de discours confessionnels dont il fut l'accusé à tort et duquel il n'eut pu s'échapper, son arrogance militaire et son caractère minant toutes démarches. C'est ainsi que les médias notamment américains et ceux de ses adversaires politiques s'étaient attelés à lui coller l'étiquette de prosyrien alors qu'en réalité tous les partis s'étaient alliés à des prosyriens y compris ceux-là même qui se disent aujourd'hui des opposants.
D'ailleurs, ce qui est étrange, c'est la nature même de cette campagne électorale qui a rassemblé des opposants d'hier avec des fidèles du régime prosyrien d'un côté et de l'autre des alliés du régime prosyrien aux opposants à l'hégémonie syrienne. C'est ainsi que les élections se sont soldées par l'apparition sur la scène politique libanaise d'alliances parfois contre nature !
Cinq figures emblématiques représentent le nouveau paysage politique
Or le paysage politique d'aujourd'hui met de l'avant cinq figures emblématiques de la politique libanaise : Saadeddine Hariri (sunnite), Nabih Berri (chiite), Sayyed Hassan Nasrallah (chiite - Hezbollah), Walid Joumblatt (druze) et Michel Aoun (chrétien maronite). Ce sont eux les véritables vainqueurs de ces élections et ce sont eux qui vont déterminer la nouvelle orientation politique du Liban et son avenir. Les autres leaders chrétiens traditionnels ont vu leur crédit s'effondrer dans leurs régions au profit du général Aoun et de son charisme antisyrien et son incorruptibilité aux yeux des masses. Les sunnites et notamment les sunnites intégristes des frères musulmans ont opté eux pour le fils du premier ministre assassiné, en mémoire à son père et pour punir les prosyriens, notamment au Nord, dont la famille Karamé portait traditionnellement ce chapeau prosyrien. Seuls les chiites et les druzes ont maintenu leur leadership traditionnel et en évinçant les autres candidats plus modérés, notamment la famille Arslan chez les druzes et les autres familles traditionnelles chiites du Sud.
Le grand défi : la cohésion
Or, si les élections ont vu la naissance d'alliances contre nature, le grand défi serait pour les élus de les maintenir à l'hémicycle et notamment lorsqu'il s'agit de voter sur des dossiers-clés pour la sécurité nationale, la coopération internationale contre le terrorisme ou même sur le désarmement controversé du Hezbollah.
En effet, la première action que les élus majoritaires et notamment Joumblatt chercheraient à faire, ce serait celle de mettre un terme au mandat de l'actuel président de la république, ce qui marquerait le premier test pour cette majorité absolue bien que fragilisée par le fait de ces alliances contre nature. Si ce vote passe, un autre le suivra, celui de la libération du chef de la milice chrétienne des Forces libanaises emprisonné depuis 12 ans et dont le parti et l'épouse s'étaient alliés à la machine Hariri pour remporter des sièges dans l'espoir de le faire sortir de son enfer.
Quant au dernier test, le défi ultime pour cette majorité absolue fragilisée, ce sera le vote sur le désarmement du Hezbollah et l'application intégrale de la résolution 1559 du Conseil de sécurité des Nations unies. Ce sera en fait le véritable défi à la machine du nouveau Parlement et du prochain cabinet. Car d'un côté toute l'opposition chrétienne d'hier demandait cela avant le retrait syrien et l'assassinat de Hariri alors que la plupart des musulmans étaient réticents à s'y prononcer.
Certes, l'ex-premier ministre assassiné avait commencé, quelques semaines avant son assassinat, à lever le ton contre les exactions du Hezbollah contre l'État hébreu pour éviter de mettre en danger l'économie du Liban qu'il cherchait à consolider. Or, aujourd'hui, le Hezbollah bénéficie de 14 sièges à l'hémicycle et est considéré avec le parti Amal et ses 15 sièges comme les seuls "purs" des prosyriens, puisque aucun des leurs ne peut se targuer d'être de l'opposition antisyrienne.
Ce qui complique encore la donne libanaise, c'est le fait qu'à part le général Michel Aoun et dans certains cas le druze Walid Joumblatt, Hariri, Nasrallah et Berri représentent des intérêts aussi bien libanais que régionaux : le premier (Hariri) saoudien, le deuxième (Nasrallah) iranien et le troisième (Berri) syrien. Ainsi, lorsque le temps de voter sur des sujets sensibles viendra, les alliances actuelles contre nature risquent bien de se défaire au profit d'autres plus traditionnelles d'hier, voire confessionnelles, ce qui rendra le paysage politique libanais plus volatil que jamais.
Et tant qu'une nouvelle loi électorale n'est votée et promulguée permettant une véritable représentation de la population libanaise, le présent Parlement élu ne sera qu'un lieu d'apprentissage d'une nouvelle démocratie en gestation loin de la tutelle syrienne, mais avec des joueurs aux méthodes et à la formation syrienne... face à d'autres radicaux antisyriens, ce qui ne manquerait pas de laisser planer des doutes sur son efficacité et sa crédibilité aux yeux de la communauté internationale.
Alain-Michel Ayache est Journaliste indépendant et chercheur, l'auteur est un analyste du Moyen-Orient.
Wednesday, June 1, 2005
Alliés d'hier, protagonistes d'aujourd'hui
Opinions, mercredi, 1 juin 2005, p. A19
Alliés d'hier, protagonistes d'aujourd'hui
Ayache, Alain-Michel
Prise entre le désir de démontrer sa force sur le terrain et la réalité des "bulldozers" électoraux, la population libanaise et notamment chrétienne, a décidé de boycotter la première série des élections législatives libres au Liban.
Sous supervision d'observateurs internationaux et notamment européens, la capitale libanaise vient de passer haut la main son premier test de démocratie loin de l'hégémonie damascène. Toutefois, et bien que sur le plan des préparatifs et du respect du mécanisme démocratique des élections, le tout s'est déroulé à la perfection, il n'en demeure pas moins que la participation de la population de la capitale libanaise était modeste, soit à peine 28% des inscrits. La majorité des Beyrouthins boycottent les élections.
Ce boycott est principalement dû à la loi utilisée communément appelée "loi 2000". Elle a été promulguée en l'an 2000 par les députés prosyriens de l'époque, où le découpage électoral minait les assises des minorités et surtout de l'électorat chrétien en le rendant à la merci de la majorité musulmane. À cela s'ajoutent, bien entendu, les divisions qui ont resurgi entre Libanais et notamment entre les membres de l'opposition même.
En effet, cette opposition à l'occupation syrienne qui s'était concrétisée par la manifestation de plus de un million et demi de Libanais dans le centre-ville toutes confessions confondues a été confisquée par la classe politique traditionnelle, soit les alliés et opposants d'hier. Ce qui est étonnant, c'est que les ennemis d'hier se sont alliés entre eux et les alliés dans l'opposition d'hier se sont divisés ! De quoi dégoûter les Libanais et notamment ceux-là même qui ont pris le risque de défier ouvertement la Syrie et étaient là l'origine des manifestations antisyriennes pour réclamer leur départ.
Alliés d'hier, protagonistes d'aujourd'hui
Ainsi retrouvait-on sur la même liste des candidats prosyriens et des candidats de l'opposition faisant face à d'autres candidats prosyriens alliés à d'autres de l'opposition, ce qui est pour le moins incompréhensible pour la plupart des Libanais. Cela est principalement le fruit, non seulement de la loi 2000, mais également la volonté de Washington que les élections se tiennent à la date prévue, car tout changement de date compliquerait un peu plus la donne aux Américains dans la région.
D'ailleurs, cette volonté des Américains de vouloir pousser les Libanais vers un vote immédiat s'est traduite par plusieurs rencontres avec les principaux protagonistes sous les auspices de l'ambassadeur américain dans une tentative de colmater la brèche de la division entre les différentes forces de l'opposition, mais rien ne s'est concrétisé. Le principal opposant au changement dans la continuité, c'est-à-dire de conduire les élections avec les mêmes candidats de la classe politique traditionnelle, était l'ex-premier ministre de retour de son exil à Paris, le général Aoun.
Son retour avait soulevé un énorme mouvement populaire sympathisant son slogan de renouveler de la classe politique et d'en finir avec le féodalisme politique.
Or, cette position lui a valu un réquisitoire de ses alliés d'hier, l'isolant dans un discours qui n'a jamais été le sien et l'accusant de vouloir ranimer la flamme confessionnelle au Pays du Cèdre. Or, la réalité est tout autre, puisque le général Aoun a essayé de conclure des alliances avec de nouvelles figures de toutes les confessions et négocié avec la classe politique traditionnelle d'une alliance stratégique où ses candidats de toutes les confessions, bénéficieraient de l'apport des traditionalistes.
Le refus de ces derniers d'entrouvrir la porte de la collaboration au général l'a finalement conduit à présenter ses candidats sur des listes séparées faisant ainsi cavalier seul. Ainsi, se retrouve-t-il confiné à la seule région du Mont-Liban où la présence chrétienne est significative face à celle du leader druze Walid Joumblatt.
Trois autres élections à venir
Les élections de dimanche, les premières d'une série de quatre sont venues confirmer la mainmise des bulldozers politiques. Le clan Hariri remporta facilement les 30 sièges de Beyrouth, dont 9 pour absence de candidats opposants.
Ainsi se dessine le nouveau parlement à venir au Liban. Une majorité dominante des trois courants principaux : sunnite (Hariri), chiite (Hezbollah et Amal), druze (Joumblatt). Les candidats chrétiens qui auraient réussi à décrocher leur siège à la Chambre appartiendraient forcément à l'un de ces trois courants, ce que justement le général Aoun a essayé d'éviter, soit d'imposer la volonté de la majorité sur celle de la minorité.
Les trois prochaines élections qui se dérouleront à une semaine d'intervalle viendront sans doute confirmer ce contrôle de la majorité sur la minorité, et ce, même si le Général Aoun réussit à faire la différence et remporter tous les sièges dans le Mont-Liban... Prochaines élections, le Sud, fief du Hezbollah !
Alain-Michel Ayache est Journaliste et chercheur indépendant, l'auteur est un analyste du Moyen-Orient.
Tuesday, May 17, 2005
Le retour du général Michel Aoun au Liban
Éditorial, mardi, 17 mai 2005, p. A16
Analyse
Entre le marteau du nationalisme et l'enclume du confessionnalisme
Ayache, Alain-Michel
De retour d'un long exil forcé à Paris, l'ex-premier ministre, le général Michel Aoun, n'a eu besoin que de quelques jours pour s'imposer comme l'un des rares - si ce n'est le seul actuellement - dirigeants charismatiques que le Liban compte aujourd'hui.
Jadis farouche opposant à la présence de l'armée d'occupation syrienne au pays du Cèdre, le voilà aujourd'hui à la tête d'un très grand mouvement populaire national libanais dont le leitmotiv est le "grand changement". Son objectif est de transformer la manière dont la politique était jusqu'ici pratiquée dans le pays.
Un courant réformateur
Ce "grand changement", que le général espère apporter aux Libanais, cause déjà des émois et lui vaut de nouveaux ennemis, mais aussi d'innombrables nouveaux amis à la recherche de son appui pour les prochaines élections. Pour Michel Aoun, il s'agit avant tout de mettre un terme au féodalisme politique. Ainsi se positionne-t-il aujourd'hui sur l'échiquier politique du Liban. "Il n'y a plus de majorité ou d'opposition, il y a les traditionalistes et nous, les réformateurs", dit-il à qui veut bien comprendre.
Pour lui, les réformes doivent nécessairement passer par la naissance d'une nouvelle génération de politiciens, toutes confessions confondues. Ceci permettrait de rebâtir un nouveau système politique en remplacement de celui d'aujourd'hui, la cause selon lui de tous les maux du Liban. Or, c'est justement cette approche pour le moins révolutionnaire qui fait tellement peur aux tenants du statu quo. Il faut dire que les chefs politiques actuels de toutes les confessions sont les mêmes depuis des décennies et leurs descendants sont assurés de rester aux commandes tant que le système installé et béni par Damas demeure en place. Dans la vision du général Aoun cependant, la "révolution du Cèdre" a démontré l'éveil politique d'une nouvelle génération avide de liberté et d'honnêteté politique et capable d'assumer ce rôle pour la reconstruction du pays.
National, le courant aouniste l'est assurément, car il compte des adeptes dans les diverses communautés religieuses, avantage que seuls peuvent revendiquer avec lui les tenants de l'héritage de Hariri. Or, cette image de nationaliste libanais ouvert à toutes les confessions risque bien de faire les frais d'une politique machiavéliquement calculée par les protégés d'hier de Damas, dont le président de la Chambre des députés, le chiite Nabih Berri.
La "loi 2000" ou le test machiavélique
En effet, l'opposition chrétienne réclamait depuis quelques semaines l'annulation de la loi sur les élections parlementaires "votée", pour ne pas dire imposée, en l'an 2000 par Damas et qui confère aux musulmans la majorité absolue des sièges au Parlement. Cette loi entre en contradiction avec l'esprit des accords du Taëf qui stipulent une équité représentative dans la distribution des sièges entre chrétiens et musulmans. Or, selon le découpage des circonscriptions électorales imposé par la "loi 2000", les chrétiens deviennent une minorité dans des circonscriptions électorales majoritairement musulmanes. Ainsi, pour qu'un chrétien soit élu à la Chambre, il lui faudra l'aval des électeurs musulmans ou plus exactement de l'un (ou plus) des chefs des quatre grands camps musulmans actuels : Hariri (sunnite), Joumblatt (druze), Berri (chiite) et Nasrallah (Hezbollah chiite) et donc être sur leur liste de candidats à la députation. Ce qui en d'autres termes voudrait dire que les chrétiens "élus" ne seront en aucun cas représentatifs des communautés chrétiennes puisque ce seront les musulmans qui éliront ces députés chrétiens. Le patriarche maronite, le cardinal Nasrallah Sfeir a déjà ouvertement critiqué cette loi. Il a fait valoir qu'elle aurait des conséquences néfastes pour la paix civile. Elle doit selon lui être éliminée tout de suite et une nouvelle plus équitable doit être promulguée.
Or, la réponse des musulmans n'est que très timide, y compris dans les camps Hariri et Joumblatt qui formaient, il y a encore quelques jours, l'opposition contre la Syrie. En effet, la "loi 2000" leur donne, de même que pour les chiites Nabih Berri et le secrétaire général du Hezbollah, Sayyed Hassan Nasrallah, un clair avantage sur le camp chrétien et leur donnerait dans les faits le pouvoir pour la première fois dans l'histoire du Liban. Les chrétiens ne disposeraient plus en effet que d'une infime parcelle d'influence sur le processus décisionnel nécessaire pour changer l'avenir du pays.
La position du général Aoun, elle, est venue appuyer celle du cardinal Sfeir, insistant par ailleurs sur la nécessité de mettre fin au féodalisme politique et d'instaurer de profondes réformes. Or, les dirigeants musulmans, y compris les Hariri et les Joumblatt actuellement dans le camp de l'opposition, appartiennent à cette classe de féodaux politiques. Il y a donc le risque pour Aoun de faire l'objet de critiques, à la fois de ses alliés d'hier, en plus de devoir affronter ceux de Damas. Ceux de l'opposition (notamment les Hariri et Joumblatt) pourraient quant à eux l'accuser de vouloir s'arroger le leadership chrétien, lui effaçant par le fait même son discours national anticonfessionnalisme. Une telle accusation ne fera que nuire à l'image nationale qu'il a toujours cultivée et minera à moyen terme ses assises en terre chrétienne face aux forces libanaises de Samir Geagea qui, elles, ont toujours été le porte-flambeau du Liban chrétien.
Parviendra-t-il ou non à consolider le mouvement de la rue qu'il a réussi tout de même à s'approprier dernièrement ? Il sera très tôt pour répondre par l'affirmative, car le Liban était et demeure le pays de toutes les possibilités de "dernière minute". Ce qui est sûr, c'est que Washington insiste pour que les élections se déroulent comme prévu le 29 mai, alors que les chrétiens semblent de plus en plus isolés. Or une telle crise si elle n'est pas résolue rapidement, risquerait de mener au raffermissement des discours de toutes les parties voire à une détérioration de la stabilité politique interne causant de graves conséquences sur l'avenir du Liban.
Journaliste indépendant, l'auteur est analyste du Moyen-Orient.
Thursday, April 7, 2005
Le retrait de Beyrouth pourrait sonner le glas du régime Assad
Opinions, jeudi, 7 avril 2005, p. A17
Alain-Michel Ayache
Depuis que Damas s'est vu forcée de quitter le Liban après 30 ans d'occupation, le régime des Assad semble plus fragile que jamais.
En effet, à en croire les quotidiens arabes et notamment ceux en provenance du Koweït, il semblerait que certains hauts gradés des services de sécurité syrienne, dont la majorité étaient déployés au Liban, chercheraient à trouver refuge pour leurs familles dans des capitales européennes. Londres semble être leur choix de destination. Toutefois, ces mêmes médias arabes précisent que les autorités britanniques auraient refusé d'octroyer le statut de réfugiés politique à ces personnes, mais que des avocats et hommes d'affaires arabo-britanniques travailleraient activement pour acheter des demeures ou même pour investir à Londres afin de permettre aux responsables syriens en question d'avoir un visa de long séjour.
Ces informations, bien qu'elles ne soient pas tout à fait confirmées par les milieux britanniques, annoncent néanmoins le spectre de la chute du régime des Assad. D'ailleurs, nul n'ignore les visées de l'ancien grand patron du service secret syrien au Liban, le général Ghazi Kanaan, actuellement chef de la sécurité politique en Syrie, de rétablir la mainmise syrienne selon la doctrine de feu Hafez Al-Assad (père) non seulement sur le Liban, mais surtout sur la Syrie, aujourd'hui secouée par ce retrait du Liban.
Ce maniaque des méthodes répressives les plus inhumaines est même capable de mener un coup d'État contre l'actuel président Bachar Assad (fils) pour prendre le contrôle de Damas. D'ailleurs, de nombreuses rumeurs courent les rues de Beyrouth et des principales capitales européennes, selon lesquelles le putsch contre les Assad aurait été bel et bien entamé à Damas, forçant ses proches à quitter la capitale pour se réfugier dans la région alaouite d'où ils sont originaires.
Rumeurs venant de Damas
Spéculations, rumeurs ou début d'une révolution ? Ce qui est clair pour l'instant, c'est que le retrait forcé des troupes d'occupation syrienne du Liban ont provoqué un séisme politique en Syrie.
En effet, le pouvoir alaouite minoritaire en Syrie et contrôlant tous les rouages de la machine militaro-politique du pays à travers le Parti Baath (parti cousin de celui de Saddam Hussein) a été, dans les années 80, à maintes reprises, sujet à des coups de la part de la majorité sunnite. Hafez Al-Assad les avait étouffés dans le sang, n'hésitant pas à lancer ses chasseurs-bombardiers contre sa propre population. Aujourd'hui, la sortie humiliée du Liban à laquelle s'ajoutent les pressions internationales de Paris, de Washington et de l'ONU donnerait un nouveau souffle à ces sunnites pour réclamer la fin de la dictature syrienne.
Le sang coulera à flot
Advenant une telle dislocation de Damas, le sang coulera à flot car, d'un côté, l'ancienne garde fidèle aux enseignements de Hafez Al-Assad (et à la tête de laquelle siège aujourd'hui Ghazi Kanaan) cherchera à étouffer par la force tout soulèvement, quitte à déstabiliser le Liban après son retrait final prévu pour le 30 avril. Cela lui permettra de réduire la pression occidentale sur la Syrie craignant que le Liban ne replonge dans une "guerre civile".
De l'autre, Bachar Assad et les membres de sa famille qui détiennent des postes clefs chercheraient à maintenir leur propre pouvoir devant le parti Baath, mais aussi devant l'ancienne garde, en essayant d'introduire, s'il le faut, un semblant de démocratie afin de calmer les pressions occidentales. Il y a également les Frères musulmans. Ce groupement intégriste sunnite (auquel Maher Arar appartiendrait) chercherait à se soulever contre le pouvoir alaouite, regroupant les deux premiers.
Trois scénarios possibles
Si les premiers l'emportent, le Liban replongera dans la tourmente et l'Irak risquera la libanisation, piégeant ainsi les forces américaines, à l'instar de ce qui s'est passé en 1983 à Beyrouth. Si les seconds l'emportent, la Syrie pourra entrer dans une nouvelle phase pro-occidentale où des prémisses de démocratie pourraient voir le jour mais tarderaient à y être appliquées. Toutefois, les investissements américains et européens n'hésiteraient point à s'y aventurer.
Enfin, si ce sont les Frères musulmans qui finissent par avoir raison du régime des Assad et le mettent hors combat, c'est l'ensemble de la Syrie qui plongera dans le sang et le chaos. Les premières victimes seraient, comme toujours, les minorités chrétiennes et juives, suivies des Alaouites. Cependant, ces derniers pourraient se créer un État à part. D'ailleurs, ce schéma a toujours été prévu par Hafez Al-Assad si son pouvoir venait à être évincé. Il aurait ainsi bâti un État alaouite au sein de la Syrie, protégé par une armée alaouite entraînée et équipée d'armements des plus modernes.
Ainsi, la question principale aujourd'hui est celle de savoir si Bachar Assad résistera ou non à son retrait humiliant de Beyrouth. La question est plus que jamais d'actualité dans les cercles des décideurs américains et européens. Car tout changement au régime syrien signerait la fin de la carte géopolitique moyen-orientale dessinée par Sykes-Picot. Serait-ce cela l'objectif final de l'administration Bush ?
Alain-Michel Ayache
Journaliste indépendant, l'auteur est analyste du Moyen-Orient.
