Saturday, May 17, 2003

La nouvelle voix de l'Amérique

Le Soleil
Zoom, samedi, 17 mai 2003, p. D4

La nouvelle voix de l'Amérique
Mise sur pied et gérée depuis Washington,
Radio Sawa diffuse une propagande d'un genre inédit


Ayache, Alain-Michel

" Mesdames et messieurs bonjour. Voici notre bulletin d'information. Aujourd'hui, plusieurs manifestations ont été signalées dans de nombreux pays occidentaux et arabes contre la guerre en Irak. (...) Des dizaines de milliers de manifestants ont défilé dans les rues, lançant des slogans contre le président Bush. (...) "

A priori, tout porte à croire que cette nouvelle radiophonique, lue en langue arabe, est diffusée sur une des radios affiliées à la chaîne de télévision Al-Jazira, surnommée la " CNN arabe ". Or, il s'agit d'un bulletin de nouvelles diffusé par la radio récemment créée par Washington dans le cadre de son approche dite de " diplomatie publique " envers les pays arabes. Une radio dont les plus récentes études démontrent qu'elle s'est confortablement installée à la première place, parmi l'ensemble des radios moyen-orientales toutes catégories confondues.

Loin du " Good Morning Baghdad ! " que les cinéphiles pourraient associer au film sur la guerre du Viêtnam (Good Morning Vietnam !), le message de Radio Sawa (" ensemble ", en arabe) est en priorité destiné aux populations arabes et aux jeunes en particulier, à partir d'un studio de Washington et non du front. En fait, il s'agit de deux sortes de diffusion, l'une dirigée vers les pays arabes et l'autre spécialement conçue pour l'Irak avec un programme propre à ce pays.

Ce qui fait l'originalité de l'ingéniosité américaine, c'est que la propagande épouse l'objectivité journalistique. Ainsi trouve-t-on des correspondants aux quatre coins de la planète et notamment en... Irak ! D'ailleurs, les journalistes de Sawa sont tellement prisés par les responsables de tous les pays arabes qu'ils sont conviés en premier à toutes les conférences de presse officielles. Une première dans l'histoire de la propagande américaine.

Le concept de Sawa est révolutionnaire et original dans le traitement de l'information. Il ne s'agit pas de diffuser une pure propagande militaire ou politique destinée à faire peur à l'auditoire arabe, cible de cette radio, mais au contraire, son but est de gagner sa confiance pour que les auditeurs l'adoptent en tant que source principale d'information. Une information qui, souvent, est absente dans leurs pays et que les médias occidentaux et notamment américains tendent à présenter et analyser à travers un point de vue purement américain et occidental. Autre spécificité de Radio Sawa, c'est celle d'émettre en alternance des chansons en arabe et en anglais, 24 heures sur 24, sept jours par semaine, avec toutes les 15 minutes, un court bulletin de nouvelles en langue arabe. Sawa, c'est également la diffusion d'informations culturelles et autres sur les stars américaines en mettant surtout l'accent sur celles et ceux d'origine moyen-orientale. C'est aussi les derniers succès et hit-parades arabes et américains qui sont joués sur ses ondes, de quoi pousser les jeunes Arabes à rester collés à leur poste radio ou devant leurs ordinateurs, puisque Sawa utilise les moyens des technologies nouvelles pour transmettre ses messages (http://www.radio sawa.com).

Son mandat officiel : rejoindre les jeunes de ces pays, gagner leur confiance quant à sa mission et son objectivité et leur diffuser la culture américaine et les principes de liberté et de démocratie. Officieusement, Radio Sawa est un excellent outil de propagande américaine revue, corrigée et adaptée aux besoins des jeunes Arabes.

À l'assaut des jeunes Arabes

Alors que, dans le passé, la Voix de l'Amérique était le seul véhicule de " propagande " américaine en direction du reste du monde, la nécessité de changer la méthode de diffusion de l'information sur les États-Unis était devenue au fil des ans une priorité pour Washington, notamment après les événements du 11 septembre 2001. Consciente de l'importance que le Moyen-Orient revêt pour les intérêts américains, Washington allait repenser sa stratégie médiatique dès octobre 1999, quand l'Agence américaine d'information (USIA) fut dissoute pour faire partie du département d'État américain. À cette époque, une nouvelle politique étrangère américaine était née. Il s'agit d'une nouvelle vision des relations diplomatiques avec les autres pays du monde, mais également d'une nouvelle façon de faire la promotion des intérêts américains en usant du savoir-faire professionnel des gourous du marketing et des médias américains.

C'est ainsi que naquit l'idée de Radio Sawa. Norman Pattiz, expert largement reconnu en marketing et fondateur d'un des plus grands réseaux télévisés de sport et de divertissement au monde, Westwood One, en est à l'origine. Membre du conseil d'administration du Broadcasting Board of Governors (BBG) et ayant un intérêt particulier pour le Moyen-Orient, qu'il avait visité à plusieurs reprises, Pattiz proposa sa vision du service arabophone de la Voix de l'Amérique (Voice of America). Son idée était basée sur les résultats des études et des sondages effectués par Washington pour connaître le taux d'écoute des émissions arabes diffusées sur la Voix de l'Amérique. Pour diverses raisons, ces cotes d'écoute frôlaient le zéro absolu, à 2 %.

Norman Pattiz proposa alors l'utilisation de la bande FM, mais également des nouvelles technologies de l'information : Internet. Pour cela, il réussit à convaincre le Congrès américain de lui octroyer la bagatelle de 35 millions $ pour démarrer ce projet. Une partie de cet argent a été consacrée à de nombreuses recherches qui ont servi à étudier les marchés arabes et les besoins de leurs populations, dont les jeunes représentent 65 %.

" Au début, certains gouvernements arabes, dont l'Irak, essayaient de bloquer notre signal FM. Le gouvernement de l'Égypte a même refusé de nous donner des fréquences sur les bandes FM et AM ", explique Joan Mower, directrice des affaires publiques de Radio Sawa. Celle-ci ajoute : " Nous y avons remédié en installant des relais dans des pays limitrophes ; et puis, nous avions la possibilité d'utiliser les satellites ainsi que les technologies d'information. Nous l'avons fait afin de permettre aux jeunes de tous les pays arabes de nous rejoindre et de nous écouter. Des négociations avec un certain nombre de pays arabes eurent alors lieu pour l'installation de divers émetteurs et relais : AM, FM, Internet, audio-numérique par satellite et ondes courtes (...). Aujourd'hui, nous disposons de relais AM à Chypre, au Koweït, à Djibouti. Nous avons des émetteurs FM en Jordanie, au Qatar, Abu-Dhabi, Dubaï, Bahreïn, Koweït, Djibouti. Nous regardons en direction de l'Afrique du Nord pour étendre notre présence et nous pensons avoir bientôt des relais au Maroc pour la bande FM. Nous émettons également sur les trois principaux satellites qui desservent les pays arabes : Hot Bird, Eutelsat et Nilesat, Internet et ondes courtes. "

Un succès inestimable

Sawa commença à émettre le 23 mars 2002. Aujourd'hui, un an après sa mise en onde, elle est devenue la favorite des radios FM au Moyen-Orient. Son originalité réside dans le fait qu'en plus de la musique dernier cri, " Sawa n'hésite pas à traiter des sujets controversés, tels la drogue et les jeunes, les accidents de la route, le sida et les relations sexuelles pré-maritales ", explique Mme Mower, ce qui lui octroie un intérêt certain de la part des jeunes des pays arabes qui recherchent ce genre de sujets souvent considérés comme tabous dans leurs pays. Mower ajoute " qu'au fur et à mesure que l'audience grandissait, comme les études le prouvaient, de nouvelles émissions étaient ajoutées. Nous avons maintenant des entrevues avec des personnalités de premier ordre, américaines et arabes, mais également d'autres qui traitent du concept de la démocratie, des droits de la personne, des droits de la femme, du droit des sociétés civiles et de leurs rôles, du droit au vote. Nous avons également un programme nommé Ask the World Now (demande au monde maintenant), une émission dont le principe repose sur les questions des auditeurs et les réponses des officiels américains ". Bien entendu, les questions sont posées pour le moment par courriel, mais Mower espère que prochainement un ou plusieurs numéros sans frais seront mis à la disposition des auditeurs dans différents pays afin de permettre une meilleure interactivité avec le public.

Pour s'assurer du succès de Sawa et de sa survie, il fallait répondre aux attentes des jeunes Arabes en matière de divertissement pour les attirer et les fidéliser, mais également avoir la bonne personne aux commandes. Le choix s'est alors arrêté sur Mowafaq Harb, citoyen américain d'origine libanaise et ancien journaliste de la chaîne de télévision américaine ABC. Connaissant le monde arabe et musulman ainsi que la mentalité des jeunes, ce directeur chevronné d'à peine 36 ans forma rapidement une équipe dynamique et enthousiaste d'Américains d'origine arabe et libanaise, dont plusieurs femmes.

Se relayant 24 sur 24, sept jours sur sept, ils entretiennent les auditeurs en leur proposant les dernières nouveautés en matière de hit-parades américains et arabes, de quoi rendre jalouses l'ensemble des radios FM du Moyen-Orient. Quant à la politique, " nous n'en faisons point ", répond Mme Mower et d'ajouter : " Nous ne sommes pas liés au département d'État. Nous sommes indépendants et notre budget vient directement du Congrès. Nous faisons de la diplomatie publique et nous sommes presque identiques à la BBC de Londres en matière de financement, mais nous sommes la seule agence gouvernementale dirigée par des citoyens privés et non par des fonctionnaires du département d'État, ce qui nous privilégient énormément dans notre liberté de mouvement. Sawa émet ce que l'on pourrait qualifier de la politique américaine (American policy), mais elle est clairement identifiée à travers son mandat officiel, qui se résume à la diffusion d'informations et de nouvelles objectives ".

La guerre en Irak

" La création de Sawa est principalement pour contrer toute désinformation, distorsion de la nouvelle quelle qu'elle soit, de même que la propagande, en offrant une information objective et mise à jour à la minute près ", explique M. Dan Nassif, directeur de la rédaction de Sawa. Il précise : " Nous suivons minute par minute l'information sur l'Irak afin de présenter à nos auditeurs les dernières nouvelles en provenance du front. (...) Nous y rapportons uniquement les faits. Nous ne faisons point de commentaires. Cependant, nous présentons des entrevues et des points de vue d'Irakiens et d'Américains d'origine irakienne résidant aux États-Unis et ailleurs dans le monde, mais aussi de l'administration américaine, laissant ainsi aux auditeurs le soin d'analyser et d'interpréter l'information reçue comme ils l'entendent. " Par ailleurs, Mme Mower précise que dans les mois à venir, Radio Sawa ouvrira son premier studio outre-mers à Dubaï, ce qui représentera un nouveau pont vers ces jeunes. De plus, voyant la réussite de Sawa, Washington se tourne maintenant vers l'Iran pour offrir une Sawa perse qui, espère-t-on, aura les mêmes résultats que ceux obtenus dans le monde arabe.

Monday, May 5, 2003

La déroute des Arabes

Le Soleil
Éditorial, lundi, 5 mai 2003, p. A14

Carrefour des lecteurs

La déroute des Arabes

Alain-Michel Ayache

Invasion, occupation ou simplement libération ? Ce sont ces termes qui animent aujourd'hui les conversations de la rue arabe, mais aussi canadienne et québécoise. Des mots qui soulèvent la colère des uns et la satisfaction des autres, dépendamment de l'appartenance de chacun.

Les émotions sont partagées entre la satisfaction des Irakiens et la colère de la rue arabe. En effet, d'un côté nous avons assisté à une euphorie irakienne après la libération dans les rues de Bagdad et de l'autre à une désolante réalité et à un choc d'incompréhension qui plonge le restant de cette rue arabe dans le désarroi. Comment oublier les nombreuses manifestations, de l'Afrique noire jusqu'aux pays du Golfe, alliés des États-Unis, en passant par les territoires palestiniens, contre cette " Amérique impérialiste et envahissante " ? Ces bains de foule des portraits de Saddam portés sur les épaules et les effigies de George Bush et de Tony Blair finissant sur le bûché ? Les réponses se trouvent sans doute dans une relecture historique et sociologique du peuple de l'Irak.

Relire l'histoire

Cette relecture historique et sociologique, il faut aller la chercher, notamment, après la fin de la Seconde Guerre mondiale, quand la Grande - retagne contrôlait l'ensemble du territoire irakien et imposait la loi de Sa Majesté. À cette époque, les Britanniques étaient rentrés pour " libérer les peuples de cette région du joug de l'occupant Ottoman ". Or, il ne fallut pas longtemps aux Irakiens et tout particulièrement aux peuplades chiites de l'Irak pour se soulever contre les " nouveaux occupants " qui se sont occupés plus de libérer le pétrole que du bien-être des autochtones. Or, le scénario américain ressemble étrangement à celui des Britanniques en 1945 et surtout au message initial, celui " d'apporter la liberté et le bien-être aux peuples de l'Irak ".

Aujourd'hui, la population irakienne vit une situation très précaire où l'insécurité règne toujours et où les nécessités quotidiennes sont loin d'être assurées, alors que l'armée américaine occupe l'ensemble du territoire irakien, et que l'intérêt qui paraît prendre la tête de la liste des préoccupations de l'administration Bush se résume à la sécurisation des puits de pétrole. En témoigne le mandat exclusif octroyé par l'administration Bush à deux des trois compagnies américaines, qui sont les seules au monde à pouvoir éteindre les puits en feu, et dont le mandat paraît aller au-delà de l'extinction des feux pour comprendre l'exploitation desdits puits.

Ce que les intellectuels arabes reprochent à l'administration américaine, c'est de n'avoir pas relu l'histoire du nationalisme irakien et notamment celle des mouvements chiites face à la présence britannique de l'époque qui s'étaient traduits par la montée de nouveaux courants hostiles à la présence occidentale. Cela a eu pour résultat la naissance de mouvements d'indépendance. Ces actions ont fini par mener Saddam au pouvoir après une période d'instabilité et de coups d'État.

Chercher à Comprendre

Quant à la surprise des populations arabes dans la région face à la chute de Bagdad, elle s'ajoute à l'incompréhension des régimes arabes du sentiment de la rue irakienne face à la nature du régime de Saddam Hussein. En effet, les régimes arabes n'ont pas voulu admettre l'existence, ni voir la vérité du régime sanguinaire du dictateur déchu durant des années. Au lieu de le dénoncer, ils ont fermé l'oeil, croyant que Bagdad se positionnait avec Damas, pourtant frère ennemi, face au sionisme au Moyen-Orient.

Ainsi, du " Machrek " au Maghreb en passant par les territoires palestiniens, la rue arabe avait vibré pour des semaines au rythme des slogans antiaméricain et anti-israélien, de telle sorte que leurs gouvernements étaient obligés de les suivre dans leur support à Saddam Hussein de peur de se voir devenir leur cible et accusés d'être vendus à l'Oncle Sam. Or, la chute de Bagdad et le refus des Irakiens de se battre contre " l'envahisseur infidèle " a complètement choqué ces peuplades pour qui Saddam avait fini par représenter une sorte de héros arabe, un Saladin des temps modernes, contre l'Occident " mécréant " et le sionisme !

Aujourd'hui, après la chute de Bagdad aux mains des marines, les Arabes du Canada cherchent toujours à comprendre ce qui s'est passé, de même que des explications à " une libération imposée ". Ils se veulent pourtant démocrates et ouverts à la critique, mais ils ne peuvent que dénoncer ce qu'ils qualifient " d'impérialisme américain " et d'" anti-islamisme ".


Sunday, April 6, 2003

La guerre des ondes

La Presse
Forum, dimanche, 6 avril 2003, p. A11

La guerre des ondes !

Dans cette seconde guerre du Golfe,
la couverture médiatique est quasi instantanée


Alain-Michel Ayache
L'auteur est analyste politique et chercheur

S'IL Y A une nouveauté dans cette seconde guerre du Golfe, qui affecte considérablement son déroulement et le moral des uns et des autres, c'est bel et bien sa couverture médiatique quasi instantanée.

Lors de la première guerre du Golfe, en 1990, on avait découvert la force de CNN. Le monde arabe était à l'époque otage de cette couverture américaine qui s'était avérée quelques mois plus tard, après la fin de la guerre, une campagne de propagande contrôlée directement par le Pentagone. Les journalistes de CNN avait été leurrés et leurs informations recueillies directement auprès des militaires.

Aujourd'hui, les choses sont différentes. L'information est brute et directe. Elle arrive aux téléspectateurs qui vivent l'action presque en même temps que les soldats, alors que le commandement au Pentagone essaye au même moment de digérer le flux d'informations divulguées par les médias avant de décider de la façon de réagir à son contenu.

Ainsi, avons-nous assisté dans la nuit du samedi au dimanche, 22-23 mars, à une guerre en direct dans les environs de Um Qasr, où des troupes fidèles à Saddam ont occasionné un retard considérable à l'avancée de la 7e brigade mécanisée de la Cavalerie américaine qui se dirigeait vers Bagdad.

Les médias en plein feu de l'action

Cette participation des médias à la guerre en vue de fournir des informations aux civils n'est pas nouvelle en soi. Ce qui l'est, c'est l'effet qu'elle produit sur le moral des uns et des autres. D'ailleurs, il est important de noter à ce sujet la réaction des gouvernements, qu'ils soient occidentaux ou arabes, à toute percée militaire ou autre de part et d'autres et dont les médias font état.

L'exemple par excellence qui résume à lui seul cet effet, c'est la guerre du Liban, en 1999 et 2000, lors de l'affrontement entre le Hezbollah et l'armée défensive d'Israël qui évacuait rapidement ses positions au Liban Sud pour se replier vers Israël. À cette époque, la télévision du Hezbollah, Al Manar, avait joué un rôle primordial dans la déstabilisation du moral des troupes israéliennes, mais surtout de leurs familles.

En effet, le nombre de clips vidéos que le bureau de propagande du Hezbollah avait diffusé sur les ondes d'Al Manar était à lui seul capable de démontrer que le mythe de l'armée israélienne "que l'on ne pouvait point vaincre" était tombé à l'eau. Le Hezbollah avait filmé ses opérations militaires contre les positions de Tsahal et celles de ses alliés de l'armée du Liban Sud, ce qui avait eu pour effet de soulever la colère des mères des soldats israéliens et de l'opinion publique israélienne contre la présence des soldats israéliens au Liban.

D'un autre côté, l'action médiatique du Hezbollah, orchestrée à la perfection, avait contribué à remonter le moral des masses arabes d'une manière considérable, donnant ainsi plus de munitions aux Palestiniens pour mener des attaques suicides contre les positions israéliennes et ailleurs dans le monde contre les intérêts américains, le tout filmé et diffusé par Al Manar, ainsi que sur la chaîne de télévision arabe Al-Jazira.

Al-Jazira: la CNN arabe

L'autre nouveauté dans cette seconde guerre du Golfe, c'est la montée de la chaîne de nouvelles continues Al-Jazira, surnommée la CNN arabe. La montée rapide dans les cotes d'écoute de cette chaîne sur satellite a fourni aux Arabes une tribune inespérée, s'exprimant dans leur langue, mais surtout montrant l'actualité sous un angle différent de celui diffusé par les chaînes américaines et notamment par CNN.

Ainsi, Al-Jazira se positionne face à CNN comme la chaîne des Arabes. Les combats en directs sont désormais couverts non seulement par les chaînes occidentales, mais également arabes. Or, il suffit de bien écouter la façon dont l'information est traitée, que ce soit par les médias occidentaux ou arabes, pour remarquer la différence dans le traitement des faits et leur interprétation; il en est de même pour le "timing" de la diffusion des reportages.

L'exemple type de cette différence se situe au niveau de la diffusion des images de destruction des cibles irakiennes et américaines. Chaque camp diffuse les images qui lui sont favorables. Ainsi, voyons-nous CNN, MSNBC et ITN diffuser des images des soldats de la coalition en train de mener des attaques sporadiques, mais où l'accent et l'emphase sont mis davantage sur la supériorité de la puissance de feu occidental. D'ailleurs, il suffit d'écouter les éloges que nombre de journalistes américains font de cette force militaire; ils s'expriment souvent "comme s'il s'agissait d'une console de jeu vidéo". D'autres vont plus loin en admirant "le spectacle nocturne dans le ciel de Bagdad" causé par les bombes et les missiles de croisières de la coalition.

Face à eux, la propagande arabe sur Al-Jazira est merveilleusement orchestrée par Bagdad avec la complicité flagrante de cette chaîne qatari. Comme on sait, la couverture de CNN à Bagdad, qui insistait beaucoup sur la puissance de feu des troupes américaines et sur la précision des tirs de la coalition dérangeait considérablement Saddam et ses sbires. Ceux-ci ont donc poussé l'équipe de CNN hors de la ville.

Ce sont les chaînes arabes qui ont pris la relève pour diffuser ce que Bagdad voulait faire transmettre comme message non seulement aux Occidentaux, mais également et spécialement aux masses arabes dans le but de soulever encore plus la rue contre leurs dirigeants accusés par Saddam de vendre la cause arabe et de l'Islam. Ce faisant, le dictateur irakien espère pousser le restant des pays arabes dans cette guerre, en noyant la coalition dans les marées de l'Islam.

Le choc des images

C'est dans cette optique que Al-Jazira a diffusé les images des soldats américains tués et fait prisonniers par les troupes de Saddam. Pour les responsables de cette chaîne arabe, il s'agit là du droit à l'information qu'on se targue d'exercer objectivement. Pour les autorités irakiennes, il s'agit de prouver la capacité de leurs troupes à battre les "infidèles et les mercenaires", mais surtout de remonter le moral des masses arabes pour les sensibiliser face à cette guerre. La propagande irakienne est telle qu'elle vise en premier l'image de marque américaine en montrant les destructions et les victimes "innocentes de l'agression des mécréants".

C'est également dans cette optique que Peter Arnett a été viré par NBC et National Goegraphic. En effet, le fait qu'une célébrité journalistique comme lui ait été interviewée par la chaîne de télévision irakienne n'est pas en soi un problème. Ce qui l'est, c'est le contenu de son discours critique vis-à-vis des forces armées américaines, qui avait pour effet de valider les dires de Saddam et de discréditer encore plus le message du président américain aux yeux du reste du monde arabe et notamment des musulmans.

La décision du commandement américain d'éloigner des lieux du combat le correspondant de la chaîne Fox est un autre exemple qui illustre l'importance du rôle des journalistes sur le terrain des opérations. Se prenant pour un analyste militaire et pensant apporter un zeste de suspense à la Hollywood à son reportage, Geraldo Rivera était bêtement tombé dans le piège du showbiz. Ainsi, il avait fait un croquis dans le sable du désert, en direct devant les caméras, des positions de la troupe de la 101 aéroportée qu'il accompagnait afin d'expliquer aux téléspectateurs le déroulement des opérations militaires. Tout cela en détaillant la manière dont les Marines américains allaient mener leur attaque contre les positions irakiennes. On l'a donc expulsé.

Ce qu'il avait oublié de prendre en considération, c'est que le commandement irakien scrute à la loupe les nouvelles télévisées américaines qu'il utilise comme source de renseignements militaires. Pas étonnant alors d'entendre le Commandement américain dire que Rivera avait compromis les opérations militaires.

Otage du direct

Quoi qu'il en soit, l'information est devenue aujourd'hui l'otage du direct et des manipulations gouvernementales de part et d'autres, alors que l'armée américaine est devenue à son tour victime de sa propre propagande. Certes, les Alliés sont aux portes de Bagdad, mais le temps commence d'ores et déjà à jouer contre eux. Un flot d'images montrant des cadavres de soldats américains et britanniques, de même que la montée rapide dans le nombre des pertes en vies humaines, côté coalition, risquerait fortement de compromettre la mission de cette guerre.

L'information sera déterminante au cours des prochaines semaines en ce sens qu'elle contribuera à faire balancer le poids de la guerre d'un côté ou de l'autre. Les effets d'un tel rôle sur le moral de la population américaine et britannique, mais également arabe, est extrêmement important d'autant plus que l'issue de cette guerre pourrait en être affectée. Washington pourrait se retrouver rapidement dans une situation similaire à celle qu'il avait subie au Vietnam une fois l'opinion publique américaine démoralisée par le nombre des pertes de vie. C'est exactement ce que Saddam cherche à causer en utilisant Al-Jazira comme base de départ de sa propagande meurtrière et démoralisante.


Friday, March 21, 2003

Le prélude d'une nouvelle ère au MO

Le Soleil
Opinions, vendredi, 21 mars 2003, p. A19

La guerre en Irak
Le prélude d'une nouvelle ère au Moyen-Orient

Ayache, Alain-Michel

Le message essentiel que Washington fait passer aux dirigeants du monde arabe, et aux autres, c'est non seulement sa détermination à bouter Saddam Hussein, mais surtout celui de signaler à ses anciens alliés - particulièrement saoudiens - qu'ils avaient commis l'erreur de soutenir les actions terroristes sur le sol américain.

Cette politique américaine découle du 11 septembre. Elle vise à mettre fin au terrorisme islamiste, à sécuriser l'économie mondiale, et notamment américaine.

" Le pétrole, toujours le pétrole ! ", disent toujours les intellectuels arabes. " Si au moins Washington pouvait être honnête et avouer pourquoi il s'attaquerait à l'Irak au lieu d'accuser injustement Saddam d'être responsable de tous les maux qui ont frappé l'Amérique ", entendons-nous souvent commenter dans les cercles diplomatiques et les milieux de l'intelligentsia arabe.

Malaise

Cette prise de position par la majorité des intellectuels arabes résidant en Amérique du Nord et en Europe, résume en elle-même le malaise qui monte dans les rangs des anciens amis et admirateurs de l'Amérique des valeurs démocratiques. Cela est dû au fait que pour les Arabes, Saddam Hussein, loin d'être leur " modèle de démocrate ou de dirigeant ", n'est pas pour autant responsable, du moins directement, des actes de terrorisme du 11 septembre. Ainsi, l'action des États-Unis paraît comme celle d'un géant cherchant un bouc émissaire pour établir sa loi et son règne sur ce que les Arabes considèrent comme le leur : la richesse énergétique. Une richesse, qui pour de nombreux dirigeants, représente la garantie non de la survie de leurs économies nationales, mais bel et bien de leurs richesses personnelles et de la survie de leurs règnes.

Aujourd'hui, le fait que Washington cherche à mater Saddam Hussein représente pour eux le début de la fin de cette période de flirt avec les États-Unis depuis la dislocation de l'URSS. Pour les analystes arabes, la volonté de Washington de sécuriser son économie en mettant la main sur le pétrole irakien est le début du changement des régimes dans la région. C'est d'ailleurs pour cette raison que la plupart des éditoriaux des journaux arabes, souvent des organes de propagande de leurs propres gouvernements, critiquent ouvertement la détermination du président américain à lancer une attaque unilatérale sans l'aval du Conseil de sécurité des Nations unies.

Or, depuis que la France a pris la tête des pays occidentaux opposés à la guerre contre l'Irak, les masses arabes dont les esprits sont échauffés par la chaîne de télévision arabe Al-Jazira, manipulées par leurs dirigeants spirituels et indirectement encouragés par le politique, ont adopté la démarche française qu'elles avaient toujours jugée plus proche des Arabes que d'Israël, ce qui s'est traduit par un appui tous azimuts à la politique gaullienne, alors que les États-Unis et la Grande-Bretagne sont accusés de tous les mots...

Invasion

Ainsi, l'attaque américaine représenterait pour l'ensemble des populations arabes une invasion et non une libération. Invasion, car l'appel à la guerre n'est pas unanime. Invasion, car le but final est analysé comme celui de redessiner la carte géopolitique de la région au gré des intérêts américains, mais aussi israéliens. Certains voient d'ailleurs dans le " choix " américain de l'Irak une sorte de substitut à la dépendance américaine sur le pétrole saoudien. Ce faisant, l'Irak fournirait une deuxième grande source d'import de brut pour l'Amérique, réduisant du fait, le rôle important que l'Arabie Saoudite détenait jusqu'aux événements du 11 septembre dans les calculs de la politique étrangère américaine dans la région.

Maintenant que les Wahhabites sont montrés du doigt par les enquêtes des agences de sécurité des États-Unis, le royaume saoudien semble vivre ses dernières années de tranquillité. Pour de nombreux analystes arabes, il serait sur la liste principale des pays islamistes que Washington chercherait à déstabiliser, puisque, lorsqu'il s'agit d'investissements, l'expérience a démontré que les États-Unis pouvaient bloquer les avoirs de pays, de régimes ou de dirigeants accusés d'être liés ou de collaborer avec des terroristes. Donc, aux yeux des Arabes, il s'agit avant tout pour Washington de mettre la main sur les ressources pétrolières de la région, ce qui lui assurera une supériorité économique et un contrôle accru sur les économies des autres pays, notamment l'Europe, mais également le Japon, dont les approvisionnements énergétiques au Moyen-Orient couvrent environ 80 % de l'ensemble de ses besoins.

Or, il fallait s'y attendre, ce que les alliés arabes voulaient, ne fait pas nécessairement l'affaire de Washington. Les chefs d'État arabes le savaient. Ils espéraient encore, tout en soutenant la politique de la France contre tout usage unilatéral de la force américaine... Ils craignaient le pire, non par solidarité pour Saddam Hussein, mais plus pour des calculs mercantilistes et pour leur propre sauvegarde. Aujourd'hui, ils se retrouvent dans une situation très délicate qui non seulement changera la situation politique de l'Irak, mais qui également risque fort de sonner le glas de leur règne dans les semaines à venir.

En effet, si la position de l'ensemble des gouvernements des pays arabes, pourtant alliés des États-Unis, est restée mitigée quant à endosser l'attaque américaine sans un feu vert du Conseil de sécurité des Nations unies, c'est principalement à cause de la peur de voir la rue arabe se révolter pour apporter son appui à Saddam Hussein. D'ailleurs, ces dirigeants savent qu'une guerre impliquant la dislocation de l'Irak mènera certainement à la montée des tensions internes dans leurs pays, poussant les oulémas fanatiques à user de leurs prêches du vendredi pour enflammer la rue et mener des manifestations que seule une répression dans le sang pourrait mater.

Ce qui démontrerait encore une fois que les régimes arabes sont loin de l'essence même de la démocratie, ce qui donne à Washington une justification de plus de vouloir " aider les pays de la région à virer vers la démocratie " et donc de pousser vers un changement de ces régimes.

L'avenir des régimes arabes en jeu

Que ce soit l'Égypte ou la Jordanie, principaux " amis " de Washington, les deux pays se sont ralliés aux décisions émanant de l'ONU et ils comptaient s'aligner sur celle du Conseil de sécurité si la deuxième résolution avait été présentée par Washington. Or, les dirigeants arabes demeurent divisés sur la façon de s'y prendre pour contrer cette nouvelle " hégémonie et agression " américaine, et ils essayent désespérément de trouver des scénarios pour sauver la face devant leurs populations qui les accusent d'avoir collaboré avec " le Grand Satan " américain et trahi la cause arabe. De même, ils tentent de sauver ce qui peut l'être encore de leur relation avec Washington.

D'ailleurs, il est intéressant de noter que lors de la première guerre du Golfe, Damas avait eu l'aval de Washington pour prendre d'assaut les dernières régions libres du Liban, en échange de sa collaboration avec l'effort américain pour faire sortir Saddam du Koweït. Or, vendredi passé, après que Damas se soit aligné officiellement avec la France dans le camp du non au Conseil de sécurité, le secrétaire d'État américain déclarait que Damas occupait militairement le Liban et donc devait sortir ses " armées d'occupation " du pays des cèdres et laisser les Libanais gérer leur pays. C'est une première alors que, durant 12 ans, Washington avait tourné son oeil sur les exactions de Damas contre la souveraineté du Liban.

Ainsi, le message pour les Arabes est clair : " vous êtes avec nous ou contre nous. " Pour l'instant, tout porte à croire que la position arabe ne changera pas, car la réaction de la rue fera long feu et risquera d'embraser les gouvernements en place, l'Islam intégriste étant à son apogée dans cette guerre déjà interprétée comme une croisade contre l'Islam. Ce qui a pour résultat de placer les minorités chrétiennes au Moyen-Orient en danger imminent de représailles. Plusieurs incidents ont déjà été rapportés dans les pays arabes et au Liban. Ce qui explique pourquoi les minorités chrétiennes " ont choisi la voix de la raison, celle de la France, celle de la paix ", selon un éminent journaliste libanais.

L'auteur est journaliste indépendant et spécialisé dans les questions du Moyen-Orient


Friday, October 4, 2002

La nouvelle politique US au MO

Le Soleil
Opinions, vendredi, 4 octobre 2002, p. A15

La nouvelle politique des Américains au Moyen-Orient
Les É.-U. veulent diminuer leur dépendance au pétrole saoudien

Ayache, Alain-Michel

Si le 11 septembre 2001 a changé la vie des Américains en transportant la guerre des " autres " jusqu'à leurs maisons, il a également largement affecté la politique étrangère américaine en ce qui concerne les visions traditionnelles des analystes du département d'État, qu'ils avaient jusque-là, du Moyen-Orient en général et de l'Arabie Saoudite en particulier.

En effet, l'Arabie Saoudite est le seul pays arabe où la présence des services de renseignements américains est réduite presque à néant et cela d'un commun accord avec les autorités saoudiennes, et ce pour diverses raisons dites " stratégiques ". En échange du pétrole saoudien, Washington devait soutenir inconditionnellement un régime wahhabite intégriste et tourner son oeil sur la situation interne du pays. Toutes informations à caractère sécuritaire devaient être fournies par les services de renseignement saoudiens.

Deux visions opposées

Cette stratégie de fonctionnement " commode " devait assurer une continuité dans la politique pétrolière stable de la région afin de ne point affecter l'économie américaine. D'ailleurs, c'est dans ce contexte que la guerre du Golfe eut lieu. Et c'est à travers cette vision " arabiste " des analystes du département d'État américain que les marines assurèrent la sécurité de la région et que Washington maintint son appui militaire à l'Arabie Saoudite. Pour les Saoudiens, c'était une occasion d'or, d'échanger leur or noir pour une quasi-liberté de mouvements masquée par les multiples aides financières aux associations nord-américaines chargées de financer indirectement la formation de cellules terroristes et la diffusion de l'islam dans l'Ouest, et pas n'importe lequel. Il s'agit d'un islam pur et dur et qui répond à un ancien rêve arabe d'islamiser l'Occident et de prendre la revanche sur les Croisés en suivant le chemin tracé par Saladin !

C'est ainsi que les détenteurs de passeports saoudiens étaient les seuls parmi toutes nations arabes et islamiques à bénéficier d'un traitement privilégié en ce qui a trait à leur arrivée aux États-Unis, à leurs investissements ou à leurs séjours. Si " 9-11 " fut un choc pour l'Occident, il eut par contre le mérite de réveiller l'Oncle Sam de sa somnolence et de son quasi-aveuglement en ce qui a trait aux associations islamistes dites charitables ; mais il a surtout démasqué le véritable visage de l'Arabie Saoudite, celui d'un antioccidentalisme primaire et " mesquin " selon les dires de certains analystes américains. Pas étonnant de savoir alors que 15 des 18 pirates de l'air kamikazes du 11 septembre étaient des Saoudiens.

Par ailleurs, " 9-11 " a fourni de nouvelles munitions aux analystes " anti-arabistes " du département d'État pour faire prévaloir leur vision, écartée au profit de celle des " arabistes " privilégiant l'appui aux dictatures arabes en échange de loyaux services et... du pétrole.

Stratégie pétrolière

Aujourd'hui, le camp des " antiarabistes " avance d'autres solutions aux politiques adoptées par la Maison-Blanche. Une de leurs solutions se résume principalement à trouver une nouvelle source d'approvisionnement du pétrole qui remplacerait le pétrole saoudien et irakien.

En effet, vouloir sortir de cette presque dépendance pétrolière saoudienne des Américains est important pour qu'ils puissent entamer ce que les anti-arabistes réclament sous la table : un changement de la carte géopolitique de la région pouvant mener à une paix au Moyen-Orient, mais avec de nouveaux acteurs dont la vision serait plus ouverte à l'économie de marché interne, régionale et internationale, de même qu'au modernisme local de leurs sociétés, plutôt qu'à une économie d'État et à intégrisme aveugle au détriment de la majorité de leurs sociétés comme c'est le cas aujourd'hui.

Ainsi, trouver une nouvelle source d'approvisionnement suffisante pour remplacer la production pétrolière saoudienne serait le début de la fin de cette lune de miel entre Washington et Riyad. Et c'est justement ce que semble aujourd'hui adopter le président Georges Bush en se tournant du côté de la Russie, mais aussi de l'Afrique de l'Ouest.

Antiarabistes

Que ce soit la guerre en Afghanistan, ou le dernier rapprochement spectaculaire avec la Russie mettant fin à la guerre froide d'une façon nette, la nouvelle stratégie américaine semble avoir adopté la vision des antiarabistes. La Russie membre de l'OTAN, ouvrant son marché aux produits américains et une coopération contre le terrorisme international et la réduction des missiles balistiques, tels sont les résultats immédiats et officiels de la dernière rencontre entre les présidents américain et russe. Cependant, un dernier volet qui outrepasse en importance ces points fut également mentionné sans qu'il ne fasse pour autant le grand titre de cette entente. Il s'agit de l'accord énergétique entre les deux pays pour que la Russie augmente sa production pétrolière et en fournisse d'avantage aux É.-U.

De même, l'annonce de nouvelles coopérations énergétiques des pays africains producteurs de pétrole, prouve que Washington semble vouloir tourner une page dans ses relations avec le Moyen-Orient et tout particulièrement avec l'Arabie Saoudite. Pas étonnant alors que pour la première fois l'on entend parler " d'opposants saoudiens " vivant aux É.-U. et que les médias américains " découvrent " également pour la première fois et les accueillent dans des émissions à grand taux d'écoute ! Pas étonnant également de lire des critiques acerbes dans la presse américaine accusant le régime wahabite de soutenir les terroristes et l'endoctrinement antioccidental et antiaméricain dans des " Madrasas ", les écoles coraniques non seulement de l'Arabie Saoudite, mais également des autres pays musulmans... y compris au Pakistan !

Nouvelles donnes

D'autres signes portent à croire que l'administration américaine s'apprête à provoquer un changement de donnes pouvant affecter la carte géopolitique du Moyen-Orient. Que ce soit les pourparlers avec les opposants irakiens ou même la dernière annonce faite par le président Bush pour la création d'un État palestinien mais avec de nouveaux acteurs, autres que ceux qui existent aujourd'hui, c'est-à-dire autre que Yasser Arafat qui a toujours bénéficié de l'appui des chefs arabes pourtant amis et alliés de Washington, ou encore l'appui de Washington pour Tel-Aviv dans sa guerre contre les bombes humaines et le terrorisme islamiste, ce qui est clair, c'est que le compte à rebours pour ce changement a déjà commencé. Ainsi entendons-nous de sources informelles israéliennes et américaines que Wa- shington aurait donné son feu vert à Tel-Aviv pour user de la force contre le Liban, mais surtout contre la Syrie advenant encore une attaque du Hezbollah libanais pro-iranien contre les régions nord d'Israël. Une politique qui s'accompagne d'un " bill " au Congrès américain contre la Syrie, lui faisant porter la responsabilité de l'appui apporté aux terroristes de Hamas ainsi qu'à d'autres formations islamistes terroristes que Damas héberge, finance, leur fournissant l'appui logistique nécessaire pour leurs actions contre Israël et les intérêts américains dans la région, dont le parti chiite libanais, le Hezbollah qui répond aux ordres directs de Damas.

En somme, changer la politique américaine au Moyen-Orient reviendrait à trouver d'autres alliés riches en ressources énergétiques capables de remplacer le bailleur de fonds du terrorisme actuel. Ce faisant, cela ramènera la région à ce qu'elle était en 1919 quand elle représentait l'" homme malade " ou l'Empire ottoman, à la veille du déclenchement la Grande Guerre. Ainsi, 2002 serait ce que 1919 était pour cette partie du monde. Une flambée de guerre qui commencerait au Liban changera sans aucun doute la région en entier, mettant fin aux accords de Sykes-Picot et mènera à la naissance de nouvelles nations... Le Moyen-Orient se verra ainsi redessiné non à l'anglaise, mais cette fois-ci, à l'américaine.

Analyste politique et journaliste spécialisé sur les questions du Moyen-Orient.

Friday, September 6, 2002

Couper l'herbe sous le pied des terroristes

Le Soleil
Opinions, vendredi, 6 septembre 2002, p. A15

Les impacts du 11 septembre
Analyse

Couper l'herbe sous le pied des terroristes
Les États-Unis devront apporter démocratie
et aide économique dans les pays arabes


Ayache, Alain-Michel

Le monde ne sera plus jamais le même après le 11 septembre. Un an après les attentats qui ont ému la communauté internationale, des politologues, sociologues, théologiens, islamologues, philosophes et autres universitaires de renom répondent à l'invitation du journal LE SOLEIL. Dans une série d'articles qui se poursuit aujourd'hui, ces analystes livrent, chacun son tour, les réflexions que leur inspirent ces événements.

Comprendre le pourquoi des attentats du 11 septembre 2001, c'est avant tout vouloir disséquer la politique étrangère américaine dans la région du Moyen-Orient. Or, ce qui représente pour les États-Unis un acte de terrorisme n'est en effet pour les masses arabes qu'un juste retour des effets de cette même politique américaine dans l'ensemble de la région.

Certes, l'ampleur des pertes en vies humaines a soulevé l'indignation des éditorialistes arabes, mais cela a vite laissé place à une comparaison avec les victimes palestiniennes, et ce, dans un renversement des vapeurs d'accusation pour viser la politique étrangère américaine.

Washington a longtemps été accusé par les élites arabes et par les populations opprimées de laxisme face à leurs régimes. D'ailleurs, nul observateur occidental n'infirme la cruauté, l'oppression et l'État policier qui régissent l'ensemble des pays musulmans. Seul le Liban, à cause notamment des chrétiens maronites et de son système pseudo-démocratique parlementaire, pourrait être considéré comme un cas particulier, bien que, depuis le 13 octobre 1990, la Syrie l'occupe et le gère, le transformant de plus en plus à son image, une dictature militaro-policière.

Cette politique américaine d'appui aux régimes en place dans les pays musulmans, notamment après la chute de l'Union soviétique, avait pour but de maintenir une stabilité politique, militaire, mais surtout énergétique dans une région convoitée par les différentes puissances moyennes ou régionales. Soutenir les monarques absolus et les dictateurs arabes devenait la solution la plus facile pour Washington pour consolider une tête de pont face à un Iran révolutionnaire qui tente d'exporter sa vision chiite dans l'ensemble des autres pays avoisinants, sonnant ainsi le glas au quasi-contrôle énergétique de Washington sur la région.

C'est ainsi que l'Arabie saoudite, le Koweït, l'Égypte, les Émirats arabes unis, la Jordanie, le Bahreïn et la Syrie ont longtemps bénéficié, et continuent de bénéficier, de la complicité des É.-U. lorsqu'il s'agissait de mater des opposants ou d'instaurer des lois répressives et contraires à la Charte universelle des droits de l'homme. Alors que Washington se faisait le champion des droits de la personne, sa politique arabe et sa complicité avec les dictatures de la région allaient le conduire droit vers le 11 septembre.

L'une des erreurs de la politique américaine dans son approche moyen-orientale fut d'avoir sous-estimé la réaction de l'islam radicalisé par la politique d'oppression des régimes en place. Un islam qui a su profiter des occasions ratées et d'un affairisme étatique personnalisé des leaders arabes. C'est ainsi qu'à l'image de la Révolution iranienne, des groupes radicaux islamistes, tel le Hamas en Palestine et le Hezbollah au Liban, profitant de l'absence de politiques sociales étatiques, ont su monter des organismes de charité afin d'apporter des aides substantielles et essentielles à la survie des populations les plus pauvres.

Ce faisant, ces mouvements ont réussi non seulement à gagner un soutien inconditionnel des populations, mais également à recruter des jeunes sans avenir pour leur apprendre à haïr l'Occident " mécréant " et ses valeurs " décadentes ". Ces jeunes recrues ont été ensuite placées dans des " madrassas " coraniques pour être endoctrinées selon les désirs et les plans de ces groupes. Et elles allaient constituer le fer de lance des mouvements islamistes radicaux dans les pays arabes et musulmans.

À cela s'ajoute la campagne anti-islamiste de nombreux pays arabes qui n'a fait qu'exacerber la haine des radicaux contre les chefs d'État arabes accusés d'être à la solde du " Grand Satan ". C'est dans ce même contexte qu'Oussama ben Laden, richissime homme d'affaires saoudien et opposant au régime wahabite en place, monta son propre groupe en espérant un jour renverser la vapeur et déloger le régime saoudien en place. Sa politique de recrutement s'était basée, entre autres, sur le fait que le royaume saoudien, censé être le protecteur de l'Islam, a permis à des " infidèles ", les Marines américains, de stationner leurs troupes sur le sol saint de l'islam. Pour les populations arabes, c'est une insulte impardonnable de la part des dirigeants saoudiens et surtout des Américains.

Cette approche sociale, totalement absente de la vision des chefs d'État arabes occupés par leur affairisme et l'accumulation de richesses personnelles, a mené les islamistes vers un discours religieux enflammé durant les prêches du vendredi dans les mosquées. Un discours, qui, à défaut de pouvoir le contrôler, fut toléré par les chefs d'État arabes pour devenir une sorte de bouffée d'oxygène, notamment après la deuxième Intifada. Ce faisant, les dictateurs et monarques arabes croyaient pouvoir maîtriser la rue à travers des chefs religieux qui gardaient une sorte de contrôle sur les masses. Par ailleurs, il fallait la " bénédiction " de ces derniers pour garder l'image de défenseur de la foi islamique, car dans l'Islam, l'État et la religion sont inséparables. C'est dans cette optique que le royaume saoudien devint le bailleur de fonds de toutes les organisations islamiques à travers les cinq continents, finançant par ce fait même, les actions terroristes, dont les attentats du 11 septembre.

À cette situation de mobilisation islamiste, la politique à deux poids deux mesures de Washington face au problème palestinien a été largement exacerbée par les médias arabes, notamment par la chaîne télévisée du Qatar, Al-Jazeera, et par celle du Hezbollah libanais, Al-Manar. C'était la réponse des médias arabes à la couverture de CNN lors de la guerre du Golfe contre l'Irak en 1990.

De plus, le retrait israélien du Sud- Liban en mai 2000, sous la pression de la guérilla du Hezbollah et de son média audiovisuel Al-Manar, fut transformé en une " grande victoire islamique " et en " première arabe ". Les images des opérations meurtrières de guérilla contre les soldats de Tshahal, transmises en direct, ont largement contribué au soulèvement de la rue, brisant le mythe d'une armée israélienne " imbattable ". Une victoire morale qui a profité aux radicaux pour récolter le soutien des masses et les mobiliser davantage contre l'Occident, notamment contre les États-Unis et Israël. Pas étonnant alors de voir des Palestiniens et d'autres Arabes danser de joie dans les rues à la vue des tours qui s'effondraient !

Le 11 septembre survient dans cette même perspective : celle de briser le mythe de suprématie des États-Unis. Désormais, les forces d'Allah peuvent frapper partout en Occident. Le pire qui puisse arriver, c'est que les régimes des pays arabes soient montrés du doigt et accusés de complicité avec les terroristes. Ce qui fera l'affaire de ces derniers, et des groupes islamistes éparpillés en multiples cellules à travers l'Occident, lesquels n'attendent que les ordres d'un illuminé pour frapper les civils innocents.

Transporter ainsi la terreur en Occident, particulièrement aux États-Unis, n'est qu'une autre façon de " rendre la monnaie d'une politique américaine manipulatrice et hypocrite " comme l'affirment plusieurs intellectuels arabes. Éradiquer le terrorisme ne se fera pas par la force des bombes américaines, mais plutôt par une politique plus humaniste de Washington, basée sur une nouvelle approche économique, soulageant la souffrance des plus pauvres, les arrachant ainsi aux grippes des islamistes radicaux.

Contrer la pauvreté et aider à l'instauration de régimes démocratiques dans la région du Moyen-Orient sont la seule garantie solide contre le développement du terrorisme. Cela nécessitera un changement de la politique moyen-orientale de Washington et donc, l'abandon de ses anciens alliés arabes. Le ferait-il ?

L'auteur est chercheur, analyste et journaliste spécialisé sur le Moyen-Orient

Tuesday, March 26, 2002

Le piège se referme sur Sharon

Le Devoir
Idées, mardi, 26 mars 2002, p. A7

Entre la riposte et le dialogue: Le piège se referme sur Sharon

Le premier ministre israélien se voit chaque jour au pied du mur de la violence,
de laquelle il ne sait plus comment sortir


Ayache, Alain-Michel
Analyste politique

Pris entre le marteau des opérations suicide palestiniennes et l'enclume du scénario subi par l'Armée de Défense israélienne (ADI) signé par le Hezbollah (ou le "Parti de Dieu") au Liban Sud en mai 2000, le premier ministre israélien, Ariel Sharon, se voit chaque jour au pied du mur de la violence, de laquelle il ne sait plus comment sortir.

En effet, le retrait de l'ADI du Liban à la suite des pressions des attaques répétées du Hezbollah et de l'augmentation des pertes parmi ses soldats et officiers a largement remonté le moral des masses arabes et musulmanes de sorte que le "Jihad" devint le mot d'ordre et l'arme des "opprimés".

Cette montée en crescendo des opérations de guérilla, jugées par les observateurs militaires de tout bord comme étant de qualité, est largement inspirée par le style de combat du Hezbollah au Liban. Un style utilisé et orchestré à la perfection par la propagande du "Parti de Dieu" qui avait réussi à démolir le moral des alliés de l'ADI, l'armée du Liban Sud (ALS), mais qui avait également largement touché l'opinion publique israélienne. Les Israéliens n'en croyaient plus leurs yeux à la vue des opérations de guérilla réussies contre leurs soldats et leurs alliés, filmées par les miliciens du Hezbollah. Comble du tout, les chaînes de télévision israéliennes avaient largement contribué au succès du Hezbollah en rediffusant ces "documentaires historiques" que la télévision de ces miliciens chi'ite pro-iraniens "Al-Manar" diffusait sur satellite.

Aujourd'hui le style du Hezbollah, repris par les "Moujahiddines" palestiniens, réussit à exercer une pression, non sans rappeler la période de l'occupation du Sud Liban, et affecte considérablement le moral des Israéliens. Pas étonnant de voir de plus en plus d'officiers, de soldats et des civils israéliens demander à leur premier ministre de mettre un terme à sa politique de "Terre brûlée" à chaque fois qu'un Palestinien nargue la fierté de l'ADI qui se veut "la plus puissante de la région" et se fait exploser en tuant avec lui des innocents civils quand il n'arrive pas à "envoyer au diable les occupants", comme l'on entend souvent dire dans les milieux arabes, y compris à Montréal.

Le spectre du passé

Par ailleurs, le spectre des massacres de civils dans les camps palestiniens de Sabra et Chatila au Liban, machiavéliquement orchestré par Damas et ses alliés, et auquel l'Europe souscrit favorablement par opposition à la politique d'appui unilatéral de Washington à Israël, pèse lourd sur la crédibilité d'Ariel Sharon. Ainsi se trouve-t-il pris entre la volonté de continuer sa politique de destruction des infrastructures palestiniennes et de son ennemi juré, le président palestinien Yasser Arafat, au risque d'un éclatement de l'appui de la population israélienne - et l'on aperçoit des signes annonciateurs de ce mécontentement - et l'arrêt des représailles démesurées qui poussera encore plus haut le moral des islamistes et du monde arabe. Dans un tel cas, la tactique du Hezbollah aura, encore une fois, gagné, poussant ainsi les Palestiniens à augmenter leurs revendications sur Jérusalem, voire sur "Eretz Israël", à l'instar de leur modèle favori, le "Parti de Dieu", qui clame aujourd'hui le droit sur les fermes de Shebaa occupées par les Israéliens et qui, selon les documents des Nations unies, sont syriennes et répondent à la résolution 242 et 338 du Conseil de Sécurité des Nations unies. Une situation ambiguë à laquelle la Syrie ajoute encore plus de mystère en n'avançant aucun document officiel ni aux Nations unies, ni au Liban pour prouver la crédibilité des dires du Hezbollah.

Le machiavélisme de Damas

Cette politique damascène à laquelle s'allie la politique de fer de Téhéran est aujourd'hui la cible de l'administration américaine. Or, Washington refuse de s'attaquer à la Syrie, d'autant plus que Bush, le fils, s'attend à l'appui du président Assad, le fils, dans sa planification d'attaquer l'Irak, comme avait fait avant lui, Bush, le père, en sacrifiant la liberté du Liban comme prix de l'alliance avec Assad, le père. Ce dernier avait prêté main-forte aux Américains en fermant les frontières avec l'Irak. De plus, la Syrie siège au Conseil de Sécurité des Nations unies et donc ne peut officiellement être accusée de soutenir le terrorisme. D'autres part, Sharon et W. Bush savent que la tactique du Hezbollah a largement inspiré les groupes terroristes et les "Moujahiddines" de Hamas et qu'éradiquer leurs actions, reviendrait à éliminer le Hezbollah, chose qui se révèle largement difficile dans l'état actuel des choses. Car le Hezbollah a acquis sa notoriété et sa légitimité au Liban - de par la population chi'ite devenue majoritaire - et à laquelle souscrivent les Chrétiens du Liban, forcés par la tyrannie damascène et l'indifférence occidentale à l'égard de leur survie.

Le choix entre le pire et le... pire!

Au pied du mur de la violence, le premier ministre Ariel Sharon n'a devant lui qu'un choix limité pour renverser la vapeur avant qu'elle n'anéantisse le restant de sa crédibilité, non seulement internationale et particulièrement européenne, mais surtout israélienne. Pour cela, il ne semble avoir que deux solutions: soit arriver à trouver une contrepartie chez les Palestiniens autre qu'un Arafat, affaibli par l'âge et par les groupes armés qu'il n'arrive plus à contrôler, et qui mettrait fin aux hostilités palestiniennes, soit amener toute la région dans un chaos de guerre et redessiner ainsi de nouveau la carte géopolitique de la région.

Dans le premier cas, il faudra qu'il maintienne sa politique de pression et de "Terre brûlée" pour amener les Palestiniens à trouver un remplaçant à Arafat avec qui une entente sera signée sans qu'il ne perde la face. Dans le cas second, il devra compter sur l'aide de Washington dans une guerre de grande envergure dans laquelle le président Bush ne semble pas prêt à plonger... du moins pas pour l'instant.

Les prochaines semaines seront significatives pour le choix fixé par Sharon et Bush selon que Washington entreprenne une action contre Saddam Hussein ou non, et selon les modalités de cette action, à un moment où l'ensemble des alliés européens et le Canada semblent se désolidariser de cette initiative cavalière américaine tout en demandant qu'une quelconque action soit menée sous l'égide des Nations unies.

En attendant, le piège se referme sur Sharon avec chaque attaque réussie des islamistes et du Hamas. La suite ne peut qu'être terrifiante pour les populations locales confondues. Le sommet des pays arabes, prévu à Beyrouth au mois de mars, pourra alors dessiner les contours d'une possible action de la Ligue arabe ou à défaut, ses divisions. Dans ce dernier cas, le statu quo pourrait engendrer le pire!


Monday, August 22, 1994

L'indépendance, une utopie

La Presse
Éditorial, lundi, 22 août 1994, p. B2

La boîte aux lettres

L'indépendance, une utopie

Alain-Michel Ayache
Journaliste montréalais d'origine libanaise



Être ou ne pas être Canadiens, là est la véritable question que se posent les Québécois aujourd'hui!

Cette dure réalité est devenue incontournable à un point tel que tout le monde a les yeux braqués sur la belle province, tellement les enjeux sont décisifs.

En effet, une victoire du Parti québécois semble vouloir signifier le compte à rebours pour l'accession à la souveraineté du Québec. Du moins, c'est ce que M. Parizeau laisse entendre. Un tel scénario a toutes les chances d'aboutir à condition que les Québécois affichent en grande majorité leur volonté de quitter le Canada lors du prochain référendum. Toutefois, un tel choix n'est pas aussi facile à faire à un moment où l'économie mondiale semble au bord du gouffre et n'arrive pas à se sortir complètement d'une récession devenue étouffante.

Faire du Québec un pays indépendant et par-dessus tout francophone est une utopie qui ne peut durer que le temps des élections, juste avant que le peuple ne se réveille et n'affronte la terrible réalité, celle du divorce consommé avec le Canada, avec toutes les conséquences qui en découlent. Non, ce n'est pas de la démagogie, c'est du réalisme que de dire qu'actuellement un projet d'indépendance est suicidaire à court terme pour le Québec. Suicidaire, car nul n'ignore les visées de nos voisins du Sud sur les richesses naturelles de notre province.

Nul n'ignore qu'avec un premier ministre comme Jean Chrétien, un gouvernement péquiste n'a aucune chance de gagner une quelconque «politique» en faveur du Québec. Au contraire, un tel gouvernement est susceptible de demeurer dans un état de tension permanente avec Ottawa, sans pour autant parler de la dette à partager et de toute la confusion que cela va causer dans les esprits des gens du pays!

Par ailleurs, nous entendons souvent M. Parizeau dire que l'indépendance se fera, mais que les Québécois auront le choix de garder la double nationalité. C'est-à-dire qu'ils pourront conserver leur passeport canadien tout en détenant le nouveau passeport québécois. Mais que feront alors ceux qu'on surnomme les néo-québécois? Auront-ils trois nationalités, puisque la plupart d'entre eux détiennent déjà la double nationalité? Ou la politique de M. Parizeau sera sélective à leur égard et, par le fait même, ils seront considérés comme des personnes appartenant à une catégorie spéciale de citoyens, alors qu'ils sont des citoyens à part entière comme tous les autres québécois.

À cela le chef du PQ répondra sans doute que de nombreuses personnalités issues des communautés culturelles se sont jointes à lui dans son combat francophone et se présentent pour son parti aux prochaines élections. Or, si on regarde de près ces personnalités, on constate facilement que la plupart - pour éviter de dire l'écrasante majorité - ne représentent aucunement leurs communautés culturelles. Le pire, c'est que beaucoup de ces personnes ne savent même pas parler français.

Logiquement, on est alors en droit de se poser la question suivante: comment ces personnes pourront-elles défendre les intérêts de leurs concitoyens québécois à l'Assemblée Nationale? Ou s'agit-il simplement de figurants pour le compte de M. Parizeau? Si c'est le cas, quel Québec le PQ nous prépare-t-il?

Et la monnaie dans tout cela? Allons-nous garder la monnaie canadienne comme devise du Québec libre? Allons-nous garder les effigies des personnalités qui ont marqué l'histoire du Canada ou celle de la reine d'Angleterre? Et si M. Parizeau choisit le dollar américain, n'est-ce pas une signature en blanc en vue d'une annexion lente mais certaine du Québec par les États-Unis?! On parle bien ici d'annexion, car nul n'ignore que le pouvoir économique de nos voisins du Sud est assez fort pour avaler l'économie québécoise en un rien de temps.

Et les autres francophones du Canada, que deviendront-ils? MM. Parizeau et Bouchard promettent bien d'aider ces communautés, ce qui est pour le moins étrange, car le fait que le Québec accède à l'indépendance signifie que des frontières s'établiront entre lui et le reste du Canada, lequel deviendra de facto un pays étranger. Nul n'a alors besoin de préciser qu'une telle action du Québec en faveur des communautés francophones pourrait être vue par le Canada comme une ingérence dans les affaires internes du pays et susceptible de représailles de toutes sortes.

Bref, ce scénario cauchemardesque ne peut être qu'annonciateur de la fin d'un pays québécois. Car vouloir faire l'indépendance, c'est une excellente chose à condition que l'on sache ce qui nous attend. Une telle démarche est à sens unique. Une fois le processus enclenché, il devient impossible de retourner en arrière. Une telle option de retour ne peut que détruire définitivement tous les gains que le Québec a réalisés depuis le début de la Confédération!

Réfléchissons avant qu'il ne soit trop tard.


Wednesday, March 30, 1994

Le Liban doit devenir une confédération

Le Devoir
Le Monde, mercredi, 30 mars 1994, p. A8

Le Liban doit devenir une confédération, dit un partisan d'Aoun

Ayache, Alain-Michel

Trois ans et demi après leur exil forcé en France, voilà que pour la première fois, un ministre du gouvernement militaire libanais du général Michel Aoun, est autorisé à quitter Nice, lieu de sa résidence actuelle.

Vice-premier ministre, le général Issam Abou-Jamra était de passage à Montréal pour quatre jours, porteur d'un projet important sur l'avenir du Liban. Il a été accueilli par la diaspora à laquelle il s'est adressé dimanche dernier, afin de lui présenter le projet de son gouvernement.

L'essentiel de son message porte sur deux points primordiaux pour la survie du Liban. Deux choix que les Musulmans du Liban devraient prendre en considération pour maintenir d'une façon ou d'une autre l'unité du pays. «Les Libanais n'ont désormais le choix qu'entre deux solutions: soit la laïcité politique, soit la confédération à la Suisse, où chaque communauté sera libre de déterminer ses propres règles de conduite, ses lois, etc., au sein d'une entité nouvelle» dont les frontières demeureront toujours celles du Liban actuel, a expliqué le général Abou-Jamra.

Cet appel aux musulmans est pour lui très important car ils «n'ont jamais vécu avec nous en harmonie mais à nos côtés» tout en ayant différents points de vue quant à qui est l'ennemi du Liban ou qui est son ami. «Nous avons jamais pu nous entendre sur un seul ennemi» précise-t-il.

Ainsi et selon toute vraisemblance, la confédération pourrait bien être la seule solution plausible au malaise libanais à l'instar de la solution yougoslave parrainée récemment par le président Clinton.

D'ailleurs, nul n'ignore que les musulmans rejettent de facto la laïcité. De même, nul n'ignore la calvaire par lequel passent aujourd'hui les Chrétiens du Liban, où l'armée d'occupation syrienne contrôle leur région et où l'insécurité est plus que jamais leur pain quotidien. En fait, il semble selon le général Abou-Jamra, que le dessein réservé à la région du Moyen-Orient est porteur d'une série de nouvelles confédérations ethnico-religieuses qui pourraient le cas échéant, ramener une certaine stabilité et dont le processus de négociations dans le cadre des pourparlers de paix, n'est autre que le commencement.

Les chrétiens du Liban, quant à eux, semblent payer pour l'instant les pots cassés, en attendant la visite du Pape au Liban, programmée pour le mois de mai prochain.

Une visite qui, selon les dires de personnalités libanaises mais également françaises, signera la garantie de la protection des chrétiens du Liban, déterminés plus que jamais à garder un certain pouvoir, une certaine dignité face à la montée de l'intégrisme musulman.Des chrétiens qui cherchent également à se dresser contre un schéma d'annexion de facto de leur pays par la Syrie. Une Syrie qui contrôle actuellement plus de 90% du territoire libanais et qui n'hésite pas à obliger le président libanais, M. Elias Hraoui à signer des traités au seul profit de Damas.

Tuesday, August 3, 1993

Après la "Guerre des Sept-Jours"

Le Devoir
Idées, mardi, 3 août 1993, p. A13

Après la «Guerre des Sept-Jours»
Le chemin de Damas

Ayache, Alain-Michel
Journaliste montréalais d'origine libanaise

Chaque collaboration a son prix. Celle du régime actuel du Liban a non seulement conduit le pays à une annexion de facto de la part de Damas, mais également à en faire une proie facile à tout pays voulant avoir son mot à dire sur la scène régionale.

En effet, ce qui se passe aujourd'hui au Sud-Liban n'est autre chose que la continuité de la politique de l'autruche conduite par le gouvernement de M. Rafik Hariri, d'autant plus que la réaction d'Israël était prévisible.

Prévisible, car le Hezbollah est la seule milice (avec celle d'Amal) à n'avoir point été neutralisée lors des opérations de désarmement lancées par le régime en place pour mettre fin à la présence des milices et ainsi rendre le pouvoir violé à l'armée et à l'État.

Cette action avait été largement appuyée par Damas. La Syrie avait non seulement donné son aval pour cette opération, mais avait également prêté main-forte à l'armée libanaise.

Le Hezbollah est appuyé et armé par l'Iran, mais il opère sous la houlette de Damas.

En fait, si la Syrie n'a pas désarmé ce groupe de fanatiques, c'est justement pour garder une carte entre ses mains, qu'elle utilise pour exercer des pressions de toutes sortes sur les Américains, mais également sur les Israéliens, dans le cadre des négociations des pourparlers de paix au Moyen-Orient.

C'est ainsi qu'à chaque visite annoncée du secrétaire d'État américain Warren Christopher pour la région, le Hezbollah s'active comme par hasard sur le terrain et lance ses attaques contre le territoire nord d'Israël!

Dès lors, il est naturel que Tel-Aviv réplique...

Ce qui est malheureux dans cette histoire, c'est que les Libanais sont les victimes de toutes les exactions syriennes et israéliennes.

Ce sont eux qui paient les pots cassés, pendant que leur gouvernement ne cesse de se plaindre auprès des Nations unies comme un enfant lorsqu'il fait tomber son jouet... Pourtant, il peut remédier à ce «problème» rapidement en prenant les choses en mains et en garantissant la sécurité de ses populations.

Bien entendu, cette protection des citoyens libanais devra passer par le maintien de l'ordre à l'intérieur du pays. Et donc, par le contrôle des activités militaires de tous les groupes armés, afin que nul pays avoisinant n'ait d'excuses valables pour s'attaquer au pays des Cèdres!Damas est la seule bénéficiaire de ce qui se passe actuellement au Liban, puisqu'elle pousse l'État hébreu vers un discrédit international et envoie par le fait même, en direction de l'Occident, un message plus clair que jamais, à savoir que c'est elle qui décide au Liban! Il n'est pas étonnant d'entendre Washington dire que la visite de M. Christopher dans la région ne comportera pas d'escale à Beyrouth, mais en comptera bien une à Damas.

Ainsi, la tragédie libanaise n'est qu'une mascarade de politique et de diplomatie internationale. Une pièce de théâtre qui oppose, dans un bras de fer interminable, Israël et la Syrie pour le contrôle de la région, ou plus exactement pour la répartition de la région en zones d'influences.

Le Liban demeure quant à lui l'endroit préféré pour le règlement de ces différends. Sa population, elle, demeure condamnée à l'éternelle souffrance...


Friday, January 29, 1993

Adieu Bush, Bonjour Clinton

Le Devoir
Idées, vendredi, 29 janvier 1993, p. A9

Adieu Bush, bonjour Clinton
Le combat de coqs qui opposait Saddam Hussein
à George Bush devrait changer de ton


Ayache, Alain-Michel
Journaliste montréalais d'origine libanaise

Adieu Bush le tyran, bonjour Clinton le pragmatique.» C'est, semble-t-il, le nouveau slogan du dirigeant irakien Saddam Hussein pour accueillir cette nouvelle ère clintonienne...

Un changement de ton et de stratégie est à l'ordre du jour sur l'agenda du maître de Bagdad.

Jusqu'à présent, le bras de fer qui avait opposé Saddam Hussein à George Bush était dû avant tout à un conflit de «coqs» dans un seul but, celui de savoir qui sera le gagnant de cette partie de «tu me frappes, je te frappe» !

En fait, Washington n'a jamais voulu changer le pouvoir en place de peur de chambarder toutes les données régionales et surtout de peur de laisser libre cours à Téhéran pour exporter sa révolution islamique.

Une telle démarche aurait sans doute fait perdre à Washington tous les gains que l'administration Bush avait programmés et aurait mis la région à feu et à sang, menaçant par là même la sécurité des monarchies arabes et les intérêts américains dans l'ensemble de la région.

Bush devait à tout prix affaiblir l'Irak afin de réduire les craintes de ses alliés israéliens, mais en même temps, assurer sa mainmise directe sur le nerf de l'économie: le pétrole.

Un plan machiavélique

En gardant Saddam Hussein en place sans trop l'affaiblir par rapport aux monarchies du Golfe, l'administration Bush mettait en place un plan machiavélique de contrôle des régions du Golfe arabo-persique.

En effet, comment garder une main haute officiellement sans être accusé par les populations des pays en question, de colonisateur? C'est toute la logique que Bush utilisa dans sa stratégie du «Nouvel Ordre mondial».

Permettre à la machine irakienne de survivre, c'est garder le spectre de la terreur de Saddam hissé au-dessus des têtes des Monarques qui n'auraient d'autres choix que de maintenir la présence et les aides américaines sous toutes leurs formes...

Car, dans un temps où le réveil des nationalités et les conflits ethniques se font sentir, la prudence de Washington est de mise.

L'administration Bush savait qu'hormis des dictateurs comme Saddam Hussein en Irak et Hafez al-Assad en Syrie, aucun autre régime ne pourrait mater un soulèvement islamique qui mettait sans aucun doute les intérêts des États-Unis en péril.

Malheureusement pour Bush, Saddam avait appris la leçon la première fois. Il lui fallait maintenant tenir tête à celui qui est devenu son ennemi numéro un: George Bush, surtout que ce dernier était sur le point de perdre les élections.

Conscient de l'enjeu, Saddam Hussein préféra rendre la pareille à Bush en lui tendant un bras d'honneur.

Sa politique consistait à discréditer le président sortant afin de montrer à son peuple, et à ses ennemis arabes, qu'il est après tout le gagnant, puisque Bush s'en va et lui reste.

Certes, cette logique nous paraît un peu naïve, mais pour les Irakiens et les Arabes en général, elle est d'une efficacité certaine et annonciatrice de messages politiques clairs de la part des régimes en place...

Il faut dire que la montée de la tension entre Washington et Bagdad ces derniers jours montrait à quel point le combat «pour l'honneur» des deux belligérants atteignait un pic.

Pour Bush, il fallait prouver qu'il contrôlait toujours la situation à la veille de son départ de la vie publique, tandis que pour Saddam, il s'agissait de prouver à sa façon qu'il n'a pas encore dit son dernier mot.

Saddam Hussein cherchera la première occasion de mettre à nouveau le Koweit à feu et à sang tant que l'autre dictateur de la région, et principal concurrent au leadership des pays arabes, Hafez al-Assad, n'aura pas rendu la souveraineté au Liban qu'il occupe à 90 % depuis le 13 octobre 1990.

Cette logique de Saddam veut que, si respect des frontières il devait y avoir, il faudrait qu'il soit appliqué à tous les régimes sans distinction, surtout si ces derniers sont des régimes arabes !

Bref, à la vision américaine qui consiste à maintenir Saddam en place pour contrer une extension de la révolution iranienne et la montée de l'extrémisme musulman avec le danger de prolifération des armes nucléaires en provenance des ex-républiques musulmanes soviétiques, s'oppose celle de Saddam qui veut retrouver son prestige.

Ce regain ne pouvait se faire qu'en mettant le principal ennemi du président irakien échec et mat!

Ce fut fait... avec un bras d'honneur du Maestro de Bagdad !

L'administration Clinton, quant à elle, se verra sans doute testée par Bagdad dans des moments difficiles où elle sera occupée à colmater les brèches nationales.

À ce moment-là, Clinton se trouvera face à «Saladin» qui ne manquera pas de marquer des points pour atteindre ses objectifs.

En attendant, les deux présidents se regardent et s'étudient mutuellement en essayant de limiter les dégâts...

Wednesday, December 16, 1992

La politique de l'eau

Le Devoir
Des idées, des événements, mercredi, 16 décembre 1992, p. B10

La politique de l'eau
Israël fait payer aux Palestiniens ses problèmes d'approvisionnement en eau

Ayache, Alain-Michel
J
ournaliste d'origine libanaise établi à Montréal

LES PLUS optimistes considèrent l'eau, ressource vitale pour les pays du Moyen-Orient, comme facteur stabilisateur et précuseur d'un règlement de la crise dans la région; à l'inverse, source certaine de conflits proches, selon les plus pessimistes.

La nature des terres arides et semi-arides des pays de la région ,ainsi que la surpopulation, poussent les gouvernements à adopter des mesures draconiennes pour assurer un maintien optimum de l'eau pour leur agriculture. Une agriculture d'une importance vitale pour la majorité de la population, de laquelle elle tire une grande partie de ses revenus.

La grande majorité de la population de la région est formée de paysans. Ces derniers sont attachés à leurs terres, seules sources de revenu, voire même, seules sources de survie dans un monde où la corruption des dirigeants est la règle plutôt que l'exception.

À cela s'ajoute bien entendu la demande croissante en eau pour usage domestique. Une consommation qui ne cesse de croître dans les pays arabes dont la démographie est galopante, de même qu'en Israël, notamment depuis l'arrivée massive des Refuzniks, les juifs soviétiques. Les habitudes et la culture de ces derniers sont les causes principales de l'augmentation de la consommation d'eau.En fait, Israël est le principal consommateur d'eau de la région avec ses multiples projets «verts». Car, dans le but de transformer les terres arides en des terres cultivables afin de tirer un maximum de la production agricole et subvenir ainsi aux besoins de ses citoyens, l'État hébreu n'hésite pas à imposer des quotas aux Palestiniens des territoires occupés. Ces derniers se trouvent alors avec un approvisionnement à peine suffisant pour leur utilisation domestique. Les paysans palestiniens sont de facto pénalisés et contraints à prendre le chemin de l'exil ou celui de la rue à la recherche d'une autre source de revenus.Selon les professeurs H.A. Amery et A.A. Kubursi de l'Université de McMaster, à Hamilton, en Ontario, la dépendance d'Israël sur l'eau s'est accrue depuis les années 60 et tout particulièrement après la Guerre des six jours en 1967. L'État hébreu obtient plus du tiers de ses dépenses en eaux de la Bande de Gaza. Son manque d'eau est tel que les dirigeants israéliens n'hésitent pas à considérer des alternatives «externes». En d'autres termes, l'État hébreu pourrait bien dans un futur proche - s'il ne le fait pas déjà - drainer les eaux des fleuves des pays avoisinants!
Le Jourdain, le fleuve nourrit non seulement Israël mais aussi et surtout la Jordanie,et fait aussi l'objet de controverses. Sauf que dans ce cas, la Realpolitik du roi Hussein de Jordanie maintient l'équilibre fragile entre les deux pays, quitte à trouver une sortie honorable pour ce conflit «diplomatique» sans trop faire des remous.

De même, le fleuve libanais Le Litani, est une source indispensable pour le sud du Liban où l'agriculture était - et est toujours - la principale activité des Sudistes, bien que la guerre ait ralenti cette activité à un niveau presque local.

En Syrie, c'est le fleuve Banias, situé sur les hauteurs du Golan occupées par Israël depuis la dernière guerre arabo-israélienne en 1967 et annexé dans les années 80, ainsi que le Yarmouk situé sur la frontière syro-jordanienne, qui assurent la majeure quantité d'eau nécessaire à Damas pour mener à bien sa politique d'irrigation de distribution d'eau pour usage domestique ou industriel.

L'Irak, quant à lui, tire son eau de l'Euphrate, un des principaux fleuves de la région du Moyen-Orient. Les barrages construits par les différents pays répondent à une partie des besoins mais demeurent insuffisants.

À ces problèmes, les spécialistes proposent quatre solutions : la dessalaison de l'eau de mer; le recyclage de l'eau utilisée: la réduction de l'eau attribuée à l'irrigation; et le partage pacifique des eaux de la région entre toutes les parties concernées...

Au chapitre du dessalement, le coût de la facture serait très salé, puisqu'il faudrait envisager la construction de centrales nucléaires. Mais comment construire des installations nucléaires dans une région connue pour son instabilité et pour les aspirations despotiques et expansionnistes de ses chefs.Le recyclage est déjà pratiqué dans certains pays, notamment en Israël. Mais comme tout recyclage, l'eau perd à chacune des ces opérations une partie de ses qualités. Elle devient après une série de recyclages inutisable... La réduction de la quantité d'eau attribuée à l'irrigation créerait des problèmes sociaux évidents. Les paysans seraient ainsi pénalisés et condamnés à l'émigration et au chômage.Demeure l'ultime solution proposée dans les années 60 par le Libanais Maurice Gémayel et remise sur la table en 1987 par le premier ministre turque Turgut Ozal. Il avait attiré l'attention internationale sur le problème de l'eau dans la région et avait présenté la formule du Peace Pipeline Proposal, une sorte d'oléoduc qui aurait transporté l'eau de Turquie, où la richesse de ses réserves sous-terraines, combinée à celles du Liban et de l'Irak, suffiraient à aider tous les autres pays de la région à disposer de quantités d'eaux nécessaires pour leurs diffférents usages. Malheureusement, cette proposition avait été reléguée aux oubliettes en raison des tensions politiques.

Aujourd'hui que les pourparlers de paix sont plus que jamais d'actualité, les spécialistes de toutes les parties prennent au sérieux le problème de l'eau. Car, selon les analystes, le besoin en eau de la population du Moyen-Orient atteindra un point de non-retour vers le début de la première décennie du siècle prochain.

Saturday, August 22, 1992

Les élections libanaises

Le Devoir
Le Cahier du Samedi, samedi, 22 août 1992, p. B14

Les élections libanaises
L'ultime chance pour la Syrie d'annexer le Pays des cèdres

Ayache, Alain-Michel

Journaliste libanais installé à Montréal

CE WEEK-END, des élections doivent se tenir au Liban, malgré la présence des armées d'occupation syrienne et israélienne.

Cette démarche électorale est la première depuis le début de la guerre civile, en 1975. En effet, la dernière élection des représentants du peuple libanais date de 1972. Il s'agissait alors d'un mandat de quatre ans. Un mandat qui n'a cessé d'être renouvelé «exceptionnellement» par le Parlement, pour cause de guerre.

Aujourd'hui que le Liban semble retrouver une Pax fragile et surtout syriana, le régime en place tente, sous les pressions de Damas, de se légitimer par un tour de passe-passe. Tour de passe-passe béni, évidemment, par les États-Unis d'Amérique mais condamné par l'ensemble des Libanais de la diaspora, ainsi que par la grande majorité de leurs parents restés au pays.

Pour comprendre les enjeux de ces élections, il faut remonter au 14 mars 1989, date du déclenchement de la «Guerre de libération» lancée par le premier ministre, le général Michel Aoun.

Un rêve syrien vieux de 50 ans

À l'époque, le général Aoun essayait de mettre des bâtons dans les roues de la machine destructrice syrienne, qui tentait d'engloutir le Liban. Un rêve syrien vieux de plus de cinquante ans et avoué publiquement en 1991, quelques mois après la chute de la «région libre», par le ministre de l'Intérieur syrien, devant les caméras de la télévision libanaise!

Le premier ministre Aoun avait destitué les parlementaires de leur mandat par les pouvoirs qui lui étaient octroyés par la Constitution du Liban. Il avait déclaré cette «guerre» aux députés libanais après qu'ils aient signé à Taëf, une ville saoudienne, un accord portant le nom de cette ville.

Un accord caduc selon la Constitution libanaise, puisque aucun traité ou accord concernant le Liban ne devait être signé en-dehors du territoire libanais. Or, c'est justement à cause de cette trahison que le général Aoun a dissout le Parlement. D'autant plus qu'aux yeux des Libanais, ce dernier avait perdu depuis longtemps toute légitimité!

La suite, nous la connaissons. Le Liban fut livré corps et âme par Washington au dictateur syrien Hafez al-Assad, pour le remercier de sa «collaboration» à l'effort des alliés contre l'autre dictateur de la région, l'irakien Saddam Hussein. Quant aux Libanais, ils n'ont cessé de crier leur refus de cette situation tragique qui les conduit de plus en plus à chercher refuge et exil dans les pays de l'immigration, et notamment ici même à Montréal, où la communauté libanaise avoisine les 100000 personnes.

Sauf que l'Accord de Taëf, appliqué en toute lettre jusqu'à présent, semble aujourd'hui se heurter à la deuxième partie de son application, qui concerne le «redéploiement» des armées d'occupation syrienne à une quarantaine de kilomètre de la capitale libanaise, soit dans la vallée de la Békaa sous contrôle syrien depuis 1976, devenue célèbre depuis cette date pour la culture de... la feuille de coca: ce fut l'un des moyens utilisés par les officiels syriens pour remplir leurs poches et payer les terroristes à leur solde.

En effet, depuis l'exil forcé du général Aoun à Marseille, les Syriens font la pluie et le beau temps au Liban. Ils nomment quiconque leur est favorable. Ils éliminent tous ceux osant les défier ouvertement devant la presse internationale. La presse libanaise, jadis libre, s'est retrouvée tout à coup muselée après la chute du général Aoun, et ses journalistes sujets à des menaces physiques et assassinats ou forcés à l'exil.

Mais depuis quelque temps, la crise économique ravage le reste de l'économie du Pays des cèdres et mène le Liban vers une crise sociale certaine. Elle menace par le fait même le rôle de la Syrie dans le soi-disant «maintien de l'ordre». En fait, il n'est pas de jour où le peuple ne conteste le gouvernement mis en place par le régime actuel et les ministres nommés avec l'accord préalable de Damas.

Les nombreuses manifestations de la classe ouvrière et de la majorité de la population civile montrent la volonté et la détermination des Libanais à en finir avec cette mascarade quotidienne qui les ruine chaque jour un peu plus et avec la présence syrienne néfaste représentée par l'actuel régime de Elias Hraoui, président de la «IIe République» libanaise.

D'ailleurs, à chaque fois que les ministres ne s'accordent pas entre eux sur l'ordre du jour de leur conseil ou sur un quelconque sujet libanais, ils se dirigent carrément vers Damas afin de se plaindre de l'attitude de l'un ou de l'autre, entendez bien de tel collègue ministre ou de tel autre!

Même le président de cette «IIe République» rend plus souvent de visites qu'il qualifie «d'officielles» à Damas, qu'à ses propres ministres! De quoi rendre certains politiciens libanais jaloux de ces va-et-vient présidentiels avant de l'imiter afin de gagner une sorte d'affranchissement et quelques dollars de plus.

Sauf que l'effort de la diaspora libanaise et les quelques messages du général Aoun tirés à des centaines de milliers d'exemplaires sur des cassettes et distribués à travers les pays de l'immigration et au Liban, poussent la communauté internationale de plus en plus vers un réveil et vers une demande certaine pour que la Syrie se retire immédiatement du Liban sans conditions préalables.

Une manière de légaliser la situation actuelle

Le gouvernement libanais se trouve coincé par la volonté syrienne d'effectuer les élections avant le «redéploiement» des forces syriennes, programmé dans l'Accord de Taëf, au plus tard au mois de septembre 1992. En fait, Damas cherche à s'assurer de la mise en place d'un gouvernement vassal à sa disposition tel celui qui est actuellement au pouvoir afin de continuer à contrôler le Liban.

Les dirigeants syriens savent très bien que le peuple libanais est en grande majorité opposé à leur mainmise totale. D'ailleurs, les nombreux tracts imprimés et distribués clandestinement par la Résistance libanaise et les milliers de graffitis pro-Aoun que l'on trouve chaque jour sur les murs de la Capitale et même sur la frontière syro-libanaise, appelant le peuple à se soulever contre l'oppresseur syrien et ses alliés libanais, témoignent du ras-le-bol de la population.

Ils savent également que la diaspora est unanimement contre la tenue des élections avant le retrait des troupes de Damas de la capitale.

Pour la plupart des Libanais, ces élections constituent la tentative ultime de la Syrie d'annexer le Liban. Car si les Libanais contestent encore devant la communauté internationale le régime actuel, c'est justement à cause de son illégitimité.

Les élections permettraient à la Syrie de légitimer tous les accords privilégiés qu'elle avait passés avec le Liban ainsi que sa présence armée. Les Libanais craignent même qu'elles légitiment à moyen terme l'annexion de leur pays par la Syrie.

Une telle légitimation par «vote universel» offrirait à la Syrie un moyen solide pour contester toute ingérence étrangère dans la politique libanaise et les relations spéciales avec la Syrie, puisque le choix des Libanais aurait été exercé «librement»! Entendez bien par là que les Libanais auraient voté ou plus exactement auraient été obligés de prétendre l'avoir fait «librement»!

Seule une activité coordonnée entre la CEE et les États-Unis garantirait la mise en place d'une atmosphère libre sous la supervision des Nations unies et porteuse d'espoir aux Libanais.

Or, au rythme où vont les relations entre la CEE et les États-unis, quant aux visions réservées à cette partie du monde dans le Nouvel Ordre mondial du président Bush, une telle activité est loin de voir le jour. Pour les Libanais de la diaspora, elle est utopique! Mais ils gardent l'espoir. L'espoir qui était et est toujours une devise des «Libanais libres et fiers» comme disait jadis, le général Charles de Gaulle. Hier, l'espoir s'appelait Béchir Gémayel. Aujourd'hui, il s'appelle Michel Aoun.