Thursday, June 23, 2005

Un lieu d'apprentissage d'une nouvelle démocratie...

Le Soleil
Opinions, jeudi, 23 juin 2005, p. A19

Analyse

Fin des législatives au Liban:
"Un lieu d'apprentissage d'une nouvelle démocratie
en gestation loin de la tutelle syrienne"


Ayache, Alain-Michel

Bien que le suspense ait duré jusqu'à une heure tardive de l'après midi, le résultat de la dernière série des législatives libanaises qui a eu lieu le dimanche 19 juin n'a pas dérogé aux pronostics. C'est le camp Hariri fils qui l'emporte haut la main, évinçant pour la première fois de l'histoire du Nord Liban les familles traditionnellement au pouvoir depuis des générations.

Cette grande victoire du courant de Hariri "Al-Moustakbal" (Futur) lui permet ainsi de remporter les législatives avec 72 sièges sur les 128 que compte l'Assemblée nationale libanaise. Ce sera lui désormais qui décidera de l'avenir du gouvernement car il lui revient la charge de nommer le prochain chef du cabinet, lequel est traditionnellement sunnite. En serait-il le candidat ? Les prochains jours seront déterminants pour y répondre.

Le nouveau paysage politique libanais

Désormais, le paysage politique libanais ressemble à un grand camembert divisé en cinq morceaux : Beyrouth et le Nord pour le bloc Hariri, le mont Liban du Nord et une partie de la Békaa au général Aoun, le mont Liban du Sud au leader druze Walid Joumblatt et le Sud et l'autre partie de la Békaa au Hezbollah et au parti Amal. Ce démembrement de la carte politique libanaise est le résultat de la "loi 2000" qui a fait que la division des circonscriptions électorales ait été sujette au vote de la masse musulmane, seule déterminante de l'accession au pouvoir des candidats.

Ainsi, à part le mont Liban Nord à majorité absolue chrétienne, nous avons vu tomber les têtes chrétiennes et musulmanes traditionnellement au pouvoir politique dans leurs régions, notamment dans le Nord, comme l'ex-ministre de la Santé et de l'Intérieur, le chrétien Souleiman Frangié, et le candidat sunnite de la famille Karamé, tous deux fidèles alliés de Damas au profit d'autres candidats, des célèbres inconnus ou des députés de l'opposition d'hier qui s'étaient dernièrement alliés à Hariri.

Le "Tsunami Haririen" et les alliances contre nature

Ce "tsunami haririen", comme l'ont surnommé les perdants, a eu un effet dévastateur, notamment sur les régions chrétiennes du Nord. En effet, après que 85 % de la population de ces régions se fut prononcée pour Frangié et pour le général Aoun, en alliance stratégique, craignant un Hariri arrogant et une tutelle musulmane sur leurs régions, l'appel de Saadeddine Hariri est venu contrer ce vote populaire chrétien par un autre musulman des autres régions, mais appartenant à la même circonscription électorale selon la loi en vigueur. Cela s'est traduit par des multiples discours haineux et confessionnels de la part des sunnites intégristes que Hariri a réussi à mobiliser à la dernière minute pour venir à bout de la liste de Aoun et de Frangié, lesquels, pourtant, affichaient une avancée sans précédent.

Ainsi le résultat de l'appel de Hariri, mais aussi des 35 millions de dollars que ses adversaires l'accusent d'avoir déboursés ces trois derniers jours - preuves à l'appui devant les caméras de télévision - eurent l'effet d'un bulldozer qui a rasé l'électorat chrétien du Nord, mais isolé également le général Aoun dans un labyrinthe de discours confessionnels dont il fut l'accusé à tort et duquel il n'eut pu s'échapper, son arrogance militaire et son caractère minant toutes démarches. C'est ainsi que les médias notamment américains et ceux de ses adversaires politiques s'étaient attelés à lui coller l'étiquette de prosyrien alors qu'en réalité tous les partis s'étaient alliés à des prosyriens y compris ceux-là même qui se disent aujourd'hui des opposants.

D'ailleurs, ce qui est étrange, c'est la nature même de cette campagne électorale qui a rassemblé des opposants d'hier avec des fidèles du régime prosyrien d'un côté et de l'autre des alliés du régime prosyrien aux opposants à l'hégémonie syrienne. C'est ainsi que les élections se sont soldées par l'apparition sur la scène politique libanaise d'alliances parfois contre nature !

Cinq figures emblématiques représentent le nouveau paysage politique

Or le paysage politique d'aujourd'hui met de l'avant cinq figures emblématiques de la politique libanaise : Saadeddine Hariri (sunnite), Nabih Berri (chiite), Sayyed Hassan Nasrallah (chiite - Hezbollah), Walid Joumblatt (druze) et Michel Aoun (chrétien maronite). Ce sont eux les véritables vainqueurs de ces élections et ce sont eux qui vont déterminer la nouvelle orientation politique du Liban et son avenir. Les autres leaders chrétiens traditionnels ont vu leur crédit s'effondrer dans leurs régions au profit du général Aoun et de son charisme antisyrien et son incorruptibilité aux yeux des masses. Les sunnites et notamment les sunnites intégristes des frères musulmans ont opté eux pour le fils du premier ministre assassiné, en mémoire à son père et pour punir les prosyriens, notamment au Nord, dont la famille Karamé portait traditionnellement ce chapeau prosyrien. Seuls les chiites et les druzes ont maintenu leur leadership traditionnel et en évinçant les autres candidats plus modérés, notamment la famille Arslan chez les druzes et les autres familles traditionnelles chiites du Sud.

Le grand défi : la cohésion

Or, si les élections ont vu la naissance d'alliances contre nature, le grand défi serait pour les élus de les maintenir à l'hémicycle et notamment lorsqu'il s'agit de voter sur des dossiers-clés pour la sécurité nationale, la coopération internationale contre le terrorisme ou même sur le désarmement controversé du Hezbollah.

En effet, la première action que les élus majoritaires et notamment Joumblatt chercheraient à faire, ce serait celle de mettre un terme au mandat de l'actuel président de la république, ce qui marquerait le premier test pour cette majorité absolue bien que fragilisée par le fait de ces alliances contre nature. Si ce vote passe, un autre le suivra, celui de la libération du chef de la milice chrétienne des Forces libanaises emprisonné depuis 12 ans et dont le parti et l'épouse s'étaient alliés à la machine Hariri pour remporter des sièges dans l'espoir de le faire sortir de son enfer.

Quant au dernier test, le défi ultime pour cette majorité absolue fragilisée, ce sera le vote sur le désarmement du Hezbollah et l'application intégrale de la résolution 1559 du Conseil de sécurité des Nations unies. Ce sera en fait le véritable défi à la machine du nouveau Parlement et du prochain cabinet. Car d'un côté toute l'opposition chrétienne d'hier demandait cela avant le retrait syrien et l'assassinat de Hariri alors que la plupart des musulmans étaient réticents à s'y prononcer.

Certes, l'ex-premier ministre assassiné avait commencé, quelques semaines avant son assassinat, à lever le ton contre les exactions du Hezbollah contre l'État hébreu pour éviter de mettre en danger l'économie du Liban qu'il cherchait à consolider. Or, aujourd'hui, le Hezbollah bénéficie de 14 sièges à l'hémicycle et est considéré avec le parti Amal et ses 15 sièges comme les seuls "purs" des prosyriens, puisque aucun des leurs ne peut se targuer d'être de l'opposition antisyrienne.

Ce qui complique encore la donne libanaise, c'est le fait qu'à part le général Michel Aoun et dans certains cas le druze Walid Joumblatt, Hariri, Nasrallah et Berri représentent des intérêts aussi bien libanais que régionaux : le premier (Hariri) saoudien, le deuxième (Nasrallah) iranien et le troisième (Berri) syrien. Ainsi, lorsque le temps de voter sur des sujets sensibles viendra, les alliances actuelles contre nature risquent bien de se défaire au profit d'autres plus traditionnelles d'hier, voire confessionnelles, ce qui rendra le paysage politique libanais plus volatil que jamais.

Et tant qu'une nouvelle loi électorale n'est votée et promulguée permettant une véritable représentation de la population libanaise, le présent Parlement élu ne sera qu'un lieu d'apprentissage d'une nouvelle démocratie en gestation loin de la tutelle syrienne, mais avec des joueurs aux méthodes et à la formation syrienne... face à d'autres radicaux antisyriens, ce qui ne manquerait pas de laisser planer des doutes sur son efficacité et sa crédibilité aux yeux de la communauté internationale.

Alain-Michel Ayache est Journaliste indépendant et chercheur, l'auteur est un analyste du Moyen-Orient.

Wednesday, June 1, 2005

Alliés d'hier, protagonistes d'aujourd'hui

Le Soleil
Opinions, mercredi, 1 juin 2005, p. A19

Élections législatives au Liban
Alliés d'hier, protagonistes d'aujourd'hui

Ayache, Alain-Michel

Prise entre le désir de démontrer sa force sur le terrain et la réalité des "bulldozers" électoraux, la population libanaise et notamment chrétienne, a décidé de boycotter la première série des élections législatives libres au Liban.

Sous supervision d'observateurs internationaux et notamment européens, la capitale libanaise vient de passer haut la main son premier test de démocratie loin de l'hégémonie damascène. Toutefois, et bien que sur le plan des préparatifs et du respect du mécanisme démocratique des élections, le tout s'est déroulé à la perfection, il n'en demeure pas moins que la participation de la population de la capitale libanaise était modeste, soit à peine 28% des inscrits. La majorité des Beyrouthins boycottent les élections.

Ce boycott est principalement dû à la loi utilisée communément appelée "loi 2000". Elle a été promulguée en l'an 2000 par les députés prosyriens de l'époque, où le découpage électoral minait les assises des minorités et surtout de l'électorat chrétien en le rendant à la merci de la majorité musulmane. À cela s'ajoutent, bien entendu, les divisions qui ont resurgi entre Libanais et notamment entre les membres de l'opposition même.

En effet, cette opposition à l'occupation syrienne qui s'était concrétisée par la manifestation de plus de un million et demi de Libanais dans le centre-ville toutes confessions confondues a été confisquée par la classe politique traditionnelle, soit les alliés et opposants d'hier. Ce qui est étonnant, c'est que les ennemis d'hier se sont alliés entre eux et les alliés dans l'opposition d'hier se sont divisés ! De quoi dégoûter les Libanais et notamment ceux-là même qui ont pris le risque de défier ouvertement la Syrie et étaient là l'origine des manifestations antisyriennes pour réclamer leur départ.

Alliés d'hier, protagonistes d'aujourd'hui

Ainsi retrouvait-on sur la même liste des candidats prosyriens et des candidats de l'opposition faisant face à d'autres candidats prosyriens alliés à d'autres de l'opposition, ce qui est pour le moins incompréhensible pour la plupart des Libanais. Cela est principalement le fruit, non seulement de la loi 2000, mais également la volonté de Washington que les élections se tiennent à la date prévue, car tout changement de date compliquerait un peu plus la donne aux Américains dans la région.

D'ailleurs, cette volonté des Américains de vouloir pousser les Libanais vers un vote immédiat s'est traduite par plusieurs rencontres avec les principaux protagonistes sous les auspices de l'ambassadeur américain dans une tentative de colmater la brèche de la division entre les différentes forces de l'opposition, mais rien ne s'est concrétisé. Le principal opposant au changement dans la continuité, c'est-à-dire de conduire les élections avec les mêmes candidats de la classe politique traditionnelle, était l'ex-premier ministre de retour de son exil à Paris, le général Aoun.

Son retour avait soulevé un énorme mouvement populaire sympathisant son slogan de renouveler de la classe politique et d'en finir avec le féodalisme politique.

Or, cette position lui a valu un réquisitoire de ses alliés d'hier, l'isolant dans un discours qui n'a jamais été le sien et l'accusant de vouloir ranimer la flamme confessionnelle au Pays du Cèdre. Or, la réalité est tout autre, puisque le général Aoun a essayé de conclure des alliances avec de nouvelles figures de toutes les confessions et négocié avec la classe politique traditionnelle d'une alliance stratégique où ses candidats de toutes les confessions, bénéficieraient de l'apport des traditionalistes.

Le refus de ces derniers d'entrouvrir la porte de la collaboration au général l'a finalement conduit à présenter ses candidats sur des listes séparées faisant ainsi cavalier seul. Ainsi, se retrouve-t-il confiné à la seule région du Mont-Liban où la présence chrétienne est significative face à celle du leader druze Walid Joumblatt.

Trois autres élections à venir

Les élections de dimanche, les premières d'une série de quatre sont venues confirmer la mainmise des bulldozers politiques. Le clan Hariri remporta facilement les 30 sièges de Beyrouth, dont 9 pour absence de candidats opposants.

Ainsi se dessine le nouveau parlement à venir au Liban. Une majorité dominante des trois courants principaux : sunnite (Hariri), chiite (Hezbollah et Amal), druze (Joumblatt). Les candidats chrétiens qui auraient réussi à décrocher leur siège à la Chambre appartiendraient forcément à l'un de ces trois courants, ce que justement le général Aoun a essayé d'éviter, soit d'imposer la volonté de la majorité sur celle de la minorité.

Les trois prochaines élections qui se dérouleront à une semaine d'intervalle viendront sans doute confirmer ce contrôle de la majorité sur la minorité, et ce, même si le Général Aoun réussit à faire la différence et remporter tous les sièges dans le Mont-Liban... Prochaines élections, le Sud, fief du Hezbollah !

Alain-Michel Ayache est Journaliste et chercheur indépendant, l'auteur est un analyste du Moyen-Orient.

Tuesday, May 17, 2005

Le retour du général Michel Aoun au Liban

Le Soleil
Éditorial, mardi, 17 mai 2005, p. A16

Analyse

Le retour du général Michel Aoun au Liban
Entre le marteau du nationalisme et l'enclume du confessionnalisme

Ayache, Alain-Michel

De retour d'un long exil forcé à Paris, l'ex-premier ministre, le général Michel Aoun, n'a eu besoin que de quelques jours pour s'imposer comme l'un des rares - si ce n'est le seul actuellement - dirigeants charismatiques que le Liban compte aujourd'hui.

Jadis farouche opposant à la présence de l'armée d'occupation syrienne au pays du Cèdre, le voilà aujourd'hui à la tête d'un très grand mouvement populaire national libanais dont le leitmotiv est le "grand changement". Son objectif est de transformer la manière dont la politique était jusqu'ici pratiquée dans le pays.

Un courant réformateur

Ce "grand changement", que le général espère apporter aux Libanais, cause déjà des émois et lui vaut de nouveaux ennemis, mais aussi d'innombrables nouveaux amis à la recherche de son appui pour les prochaines élections. Pour Michel Aoun, il s'agit avant tout de mettre un terme au féodalisme politique. Ainsi se positionne-t-il aujourd'hui sur l'échiquier politique du Liban. "Il n'y a plus de majorité ou d'opposition, il y a les traditionalistes et nous, les réformateurs", dit-il à qui veut bien comprendre.

Pour lui, les réformes doivent nécessairement passer par la naissance d'une nouvelle génération de politiciens, toutes confessions confondues. Ceci permettrait de rebâtir un nouveau système politique en remplacement de celui d'aujourd'hui, la cause selon lui de tous les maux du Liban. Or, c'est justement cette approche pour le moins révolutionnaire qui fait tellement peur aux tenants du statu quo. Il faut dire que les chefs politiques actuels de toutes les confessions sont les mêmes depuis des décennies et leurs descendants sont assurés de rester aux commandes tant que le système installé et béni par Damas demeure en place. Dans la vision du général Aoun cependant, la "révolution du Cèdre" a démontré l'éveil politique d'une nouvelle génération avide de liberté et d'honnêteté politique et capable d'assumer ce rôle pour la reconstruction du pays.

National, le courant aouniste l'est assurément, car il compte des adeptes dans les diverses communautés religieuses, avantage que seuls peuvent revendiquer avec lui les tenants de l'héritage de Hariri. Or, cette image de nationaliste libanais ouvert à toutes les confessions risque bien de faire les frais d'une politique machiavéliquement calculée par les protégés d'hier de Damas, dont le président de la Chambre des députés, le chiite Nabih Berri.

La "loi 2000" ou le test machiavélique

En effet, l'opposition chrétienne réclamait depuis quelques semaines l'annulation de la loi sur les élections parlementaires "votée", pour ne pas dire imposée, en l'an 2000 par Damas et qui confère aux musulmans la majorité absolue des sièges au Parlement. Cette loi entre en contradiction avec l'esprit des accords du Taëf qui stipulent une équité représentative dans la distribution des sièges entre chrétiens et musulmans. Or, selon le découpage des circonscriptions électorales imposé par la "loi 2000", les chrétiens deviennent une minorité dans des circonscriptions électorales majoritairement musulmanes. Ainsi, pour qu'un chrétien soit élu à la Chambre, il lui faudra l'aval des électeurs musulmans ou plus exactement de l'un (ou plus) des chefs des quatre grands camps musulmans actuels : Hariri (sunnite), Joumblatt (druze), Berri (chiite) et Nasrallah (Hezbollah chiite) et donc être sur leur liste de candidats à la députation. Ce qui en d'autres termes voudrait dire que les chrétiens "élus" ne seront en aucun cas représentatifs des communautés chrétiennes puisque ce seront les musulmans qui éliront ces députés chrétiens. Le patriarche maronite, le cardinal Nasrallah Sfeir a déjà ouvertement critiqué cette loi. Il a fait valoir qu'elle aurait des conséquences néfastes pour la paix civile. Elle doit selon lui être éliminée tout de suite et une nouvelle plus équitable doit être promulguée.

Or, la réponse des musulmans n'est que très timide, y compris dans les camps Hariri et Joumblatt qui formaient, il y a encore quelques jours, l'opposition contre la Syrie. En effet, la "loi 2000" leur donne, de même que pour les chiites Nabih Berri et le secrétaire général du Hezbollah, Sayyed Hassan Nasrallah, un clair avantage sur le camp chrétien et leur donnerait dans les faits le pouvoir pour la première fois dans l'histoire du Liban. Les chrétiens ne disposeraient plus en effet que d'une infime parcelle d'influence sur le processus décisionnel nécessaire pour changer l'avenir du pays.

La position du général Aoun, elle, est venue appuyer celle du cardinal Sfeir, insistant par ailleurs sur la nécessité de mettre fin au féodalisme politique et d'instaurer de profondes réformes. Or, les dirigeants musulmans, y compris les Hariri et les Joumblatt actuellement dans le camp de l'opposition, appartiennent à cette classe de féodaux politiques. Il y a donc le risque pour Aoun de faire l'objet de critiques, à la fois de ses alliés d'hier, en plus de devoir affronter ceux de Damas. Ceux de l'opposition (notamment les Hariri et Joumblatt) pourraient quant à eux l'accuser de vouloir s'arroger le leadership chrétien, lui effaçant par le fait même son discours national anticonfessionnalisme. Une telle accusation ne fera que nuire à l'image nationale qu'il a toujours cultivée et minera à moyen terme ses assises en terre chrétienne face aux forces libanaises de Samir Geagea qui, elles, ont toujours été le porte-flambeau du Liban chrétien.

Parviendra-t-il ou non à consolider le mouvement de la rue qu'il a réussi tout de même à s'approprier dernièrement ? Il sera très tôt pour répondre par l'affirmative, car le Liban était et demeure le pays de toutes les possibilités de "dernière minute". Ce qui est sûr, c'est que Washington insiste pour que les élections se déroulent comme prévu le 29 mai, alors que les chrétiens semblent de plus en plus isolés. Or une telle crise si elle n'est pas résolue rapidement, risquerait de mener au raffermissement des discours de toutes les parties voire à une détérioration de la stabilité politique interne causant de graves conséquences sur l'avenir du Liban.

Journaliste indépendant, l'auteur est analyste du Moyen-Orient.

Thursday, April 7, 2005

Le retrait de Beyrouth pourrait sonner le glas du régime Assad

Le Soleil
Opinions, jeudi, 7 avril 2005, p. A17

Le retrait de Beyrouth pourrait sonner le glas du régime Assad

Alain-Michel Ayache

Depuis que Damas s'est vu forcée de quitter le Liban après 30 ans d'occupation, le régime des Assad semble plus fragile que jamais.

En effet, à en croire les quotidiens arabes et notamment ceux en provenance du Koweït, il semblerait que certains hauts gradés des services de sécurité syrienne, dont la majorité étaient déployés au Liban, chercheraient à trouver refuge pour leurs familles dans des capitales européennes. Londres semble être leur choix de destination. Toutefois, ces mêmes médias arabes précisent que les autorités britanniques auraient refusé d'octroyer le statut de réfugiés politique à ces personnes, mais que des avocats et hommes d'affaires arabo-britanniques travailleraient activement pour acheter des demeures ou même pour investir à Londres afin de permettre aux responsables syriens en question d'avoir un visa de long séjour.

Ces informations, bien qu'elles ne soient pas tout à fait confirmées par les milieux britanniques, annoncent néanmoins le spectre de la chute du régime des Assad. D'ailleurs, nul n'ignore les visées de l'ancien grand patron du service secret syrien au Liban, le général Ghazi Kanaan, actuellement chef de la sécurité politique en Syrie, de rétablir la mainmise syrienne selon la doctrine de feu Hafez Al-Assad (père) non seulement sur le Liban, mais surtout sur la Syrie, aujourd'hui secouée par ce retrait du Liban.

Ce maniaque des méthodes répressives les plus inhumaines est même capable de mener un coup d'État contre l'actuel président Bachar Assad (fils) pour prendre le contrôle de Damas. D'ailleurs, de nombreuses rumeurs courent les rues de Beyrouth et des principales capitales européennes, selon lesquelles le putsch contre les Assad aurait été bel et bien entamé à Damas, forçant ses proches à quitter la capitale pour se réfugier dans la région alaouite d'où ils sont originaires.

Rumeurs venant de Damas

Spéculations, rumeurs ou début d'une révolution ? Ce qui est clair pour l'instant, c'est que le retrait forcé des troupes d'occupation syrienne du Liban ont provoqué un séisme politique en Syrie.

En effet, le pouvoir alaouite minoritaire en Syrie et contrôlant tous les rouages de la machine militaro-politique du pays à travers le Parti Baath (parti cousin de celui de Saddam Hussein) a été, dans les années 80, à maintes reprises, sujet à des coups de la part de la majorité sunnite. Hafez Al-Assad les avait étouffés dans le sang, n'hésitant pas à lancer ses chasseurs-bombardiers contre sa propre population. Aujourd'hui, la sortie humiliée du Liban à laquelle s'ajoutent les pressions internationales de Paris, de Washington et de l'ONU donnerait un nouveau souffle à ces sunnites pour réclamer la fin de la dictature syrienne.

Le sang coulera à flot

Advenant une telle dislocation de Damas, le sang coulera à flot car, d'un côté, l'ancienne garde fidèle aux enseignements de Hafez Al-Assad (et à la tête de laquelle siège aujourd'hui Ghazi Kanaan) cherchera à étouffer par la force tout soulèvement, quitte à déstabiliser le Liban après son retrait final prévu pour le 30 avril. Cela lui permettra de réduire la pression occidentale sur la Syrie craignant que le Liban ne replonge dans une "guerre civile".

De l'autre, Bachar Assad et les membres de sa famille qui détiennent des postes clefs chercheraient à maintenir leur propre pouvoir devant le parti Baath, mais aussi devant l'ancienne garde, en essayant d'introduire, s'il le faut, un semblant de démocratie afin de calmer les pressions occidentales. Il y a également les Frères musulmans. Ce groupement intégriste sunnite (auquel Maher Arar appartiendrait) chercherait à se soulever contre le pouvoir alaouite, regroupant les deux premiers.

Trois scénarios possibles

Si les premiers l'emportent, le Liban replongera dans la tourmente et l'Irak risquera la libanisation, piégeant ainsi les forces américaines, à l'instar de ce qui s'est passé en 1983 à Beyrouth. Si les seconds l'emportent, la Syrie pourra entrer dans une nouvelle phase pro-occidentale où des prémisses de démocratie pourraient voir le jour mais tarderaient à y être appliquées. Toutefois, les investissements américains et européens n'hésiteraient point à s'y aventurer.

Enfin, si ce sont les Frères musulmans qui finissent par avoir raison du régime des Assad et le mettent hors combat, c'est l'ensemble de la Syrie qui plongera dans le sang et le chaos. Les premières victimes seraient, comme toujours, les minorités chrétiennes et juives, suivies des Alaouites. Cependant, ces derniers pourraient se créer un État à part. D'ailleurs, ce schéma a toujours été prévu par Hafez Al-Assad si son pouvoir venait à être évincé. Il aurait ainsi bâti un État alaouite au sein de la Syrie, protégé par une armée alaouite entraînée et équipée d'armements des plus modernes.

Ainsi, la question principale aujourd'hui est celle de savoir si Bachar Assad résistera ou non à son retrait humiliant de Beyrouth. La question est plus que jamais d'actualité dans les cercles des décideurs américains et européens. Car tout changement au régime syrien signerait la fin de la carte géopolitique moyen-orientale dessinée par Sykes-Picot. Serait-ce cela l'objectif final de l'administration Bush ?

Alain-Michel Ayache

Journaliste indépendant, l'auteur est analyste du Moyen-Orient.

Friday, March 11, 2005

Le Hezbollah tente de sauver ses acquis

Le Soleil
Éditorial, vendredi, 11 mars 2005, p. A12

Analyse

Le Hezbollah tente de sauver ses acquis

Alain-Michel Ayache

Plus de 500 000 contre-manifestants prosyriens, selon le Hezbollah, 236 000 selon les experts : l'exagération de leur nombre par les organisateurs de cette contre-manifestation démontre qu'une nouvelle étape se franchit dans le bras de fer qui oppose les Libanais.

D'un côté, la majorité de la population du Liban (celle qui soutient un départ inconditionnel et immédiat des troupes d'occupation de Damas et de leurs agents secrets) ; de l'autre, ceux qui risquent de tout perdre avec cette sortie peu honorable pour les Syriens, sous les pressions du monde libre : les musulmans chiites libanais et en particulier le Hezbollah, considéré par l'Occident comme un groupement terroriste, bien que faisant partie de l'appareil d'État et du législatif libanais depuis un peu plus d'une décennie.

Allié pragmatique de Damas et fidèle de Téhéran, le Hezbollah cherche à travers cette participation massive des chiites, auxquels des dizaines de milliers de Syriens envoyés par les services de renseignements syriens dans des bus sans plaques d'immatriculation sont venus prêter main-forte, à renforcer ses positions dans ce qui apparaît être une reconfiguration du système politique interne libanais.

Fort d'une large popularité parmi les chiites libanais, le "Parti de Dieu" essaie de démontrer, pour la première fois sous les couleurs entièrement libanaises (habituellement le drapeau libanais avait peu de place dans les manifestations du Hezbollah, alors que cette fois-ci le drapeau libanais était omniprésent dans une absence totale d'autres drapeaux) qu'il a son mot à dire dans tout ce qui a trait à un quelconque changement de donnes sur la scène politique libanaise.

Accusé par Israël et par les États-Unis de vouloir torpiller la paix entre Israéliens et Palestiniens, notamment après le décès de Yasser Arafat, le Hezbollah tente de se protéger en envoyant des messages clairs à l'Occident et en interpellant nommément le président Jacques Chirac pour lui dire que "là aussi, c'est le Liban", faisant ainsi illusion au soutien du président français à l'opposition libanaise.

Toutefois, le fait est intéressant à noter, malgré les louanges prononcées par le secrétaire général, Sayyed Hassan Nasrallah, sur le rôle de la Syrie "dans le maintien de la paix au Liban et les services rendus à la population libanaise", le Hezbollah n'a pas réclamé le maintien des forces d'occupation syrienne. Aucun mot sur le sujet ! Ce qui porte à croire que les multiples démarches récentes du Hezbollah pour entrer en dialogue constructif avec les opposants libanais devaient impérativement passer par un abandon de l'idée de vouloir garder la Syrie au Liban.

Ce faisant, le "Parti de Dieu" essaie de se tailler une place de choix sur la nouvelle scène politique interne libanaise post-assassinat de Hariri, dans le but de sauvegarder ses acquis devant un autre parti chiite inféodé à Damas, Amal, dirigé par l'actuel président de la Chambre, Nabih Berri. Dans un tel contexte, le Hezbollah arracherait toute légitimité populaire à son concurrent immédiat, réduisant l'option hégémonique directe de Damas sur le Liban. Ainsi, il se positionnerait sur un terrain d'entente capable d'amadouer l'opposition chrétiano-sunno-druze à un dialogue pour un nouveau Liban.

Le leader de l'opposition, le Druze Walid Joumblatt, farouche opposant au maintien des troupes d'occupation de Damas, vient d'ailleurs de saisir au vol le message de Nasrallah. Il a ainsi déclaré à Bruxelles que l'avenir du Hezbollah et la dissolution de son bras armé sont une affaire interne libanaise et que la résolution 1559 du Conseil de sécurité des Nations unies n'a pas à s'occuper de cela. Ce même Joumblatt demandait à la Syrie de reconnaître l'identité libanaise des fermes de Chébaa que le Hezbollah prétend vouloir libérer des Israéliens, afin que le Liban puisse demander diplomatiquement aux Nations unies d'y étendre l'application de la RCSNU 425. Ce qui en d'autres termes voudrait dire couper l'herber sous le pied du Hezbollah en démolissant la raison d'être de sa présence armée au Sud-Liban.

Le retour du premier ministre démissionnaire prosyrien Omar Karamé pour former le nouveau Cabinet, à la suite de cette contre-manifestation, redonne un nouveau souffle au régime en place et le positionne mieux face à Washington et à Paris, les alliés de l'opposition libanaise. À espérer toutefois que cela ne mène pas à des troubles similaires à ce qui s'est passé ces derniers jours, les rues de Beyrouth étant prises d'assaut par des contre-manifestants prosyriens armés de haches et de couteaux. Le message licite du Hezbollah chercherait-il à éviter cela ?

Alain-Michel Ayache

L'auteur est journaliste indépendant et analyste du Moyen-Orient

Thursday, March 3, 2005

Les cris de liberté des Libanais pèsent sur la Syrie

Le Soleil
Opinions, jeudi, 3 mars 2005, p. A17

Analyse

Les cris de liberté des Libanais pèsent sur la Syrie

À chaque heure qui passe, la pression de la rue monte d'un cran. Les cris de liberté résonnent de plus en plus fort au centre-ville de Beyrouth, place des Martyrs, rebaptisée place de la Liberté par des centaines de milliers de manifestants.

Après la démission d'un gouvernement accusé de tous les maux et d'être à la solde de la Syrie responsable de l'assassinat de l'ex-premier ministre libanais Rafic Hariri, ce sont les troupes de Damas qui font l'objet des exigences de l'opposition libanaise et de la presque totalité de la population libanaise. L'ambiance qui sévit à Beyrouth ressemble à ce que l'Ukraine vient de vivre avant que la démocratie ne triomphe de la dictature et de la tutelle d'un pays voisin. C'est un parfait parallélisme qui s'applique au Liban dans ce qui se passe actuellement. Il suffit pour cela de remplacer la Russie par la Syrie...

En effet, ce petit pays de 10 452 km², fait actuellement la une des journaux du monde, non par la reprise d'un quelconque conflit interethnique ou par des actions terroristes, mais par sa détermination à mettre fin à plus de 30 ans d'une quasi-annexion par son voisin du Nord-Est, la Syrie.

30 ans d'occupation et d'assassinats

Entrée au pays fin 1975, sous les couleurs de la brigade palestinienne "Assaïka", dans le but d'appuyer les Fedayins de Yasser Arafat pour prendre le contrôle du Liban, face à des chrétiens libanais déterminés à ne pas céder leur pays aux Palestiniens, la Syrie changera rapidement de tactique dans une tentative d'amadouer ces mêmes chrétiens. Feu Hafez Al-Assad, le "Bismarck" du Moyen-Orient selon des analystes occidentaux, fit entrer l'armée syrienne en 1976 au Liban pour venir "officiellement" en aide aux chrétiens libanais en détresse pendant que ses troupes massacraient des villages entiers de chrétiens sous le couvert de "Assaïka".

Une fois au Liban, il demanda d'officialiser sa présence en prétendant que c'était à la suite des demandes du gouvernement libanais que ses troupes y sont entrées. Une demande qui, jusqu'à aujourd'hui, ne figure dans aucun registre officiel du Liban, ni de Syrie d'ailleurs ! Pour consolider sa grippe sur le Liban, Assad père demandera la bénédiction des pays arabes en promettant de mettre fin à la guerre "civile", alors que c'était une guerre de Libanais nationalistes contre des Palestiniens !

La Ligue arabe approuve. Ses troupes portent les couleurs de la Force de dissuasion arabe (FAD) dépêchée sur les lieux après que de nombreux affrontements eurent opposé les troupes syriennes aux milices chrétiennes. L'armée syrienne en formera l'écrasante majorité de ce qui était supposé être une force impartiale de dissuasion multinationale arabe. Depuis Hafez Al-Assad a su maintenir ses forces d'occupation au Liban jouant toutes les composantes de la société libanaise les unes contre les autres. Et chaque fois qu'un leader d'une quelconque confession essayait de se démarquer de sa politique et de réclamer la restitution de la souveraineté du Liban, son sort était automatiquement scellé.

C'est ainsi que plusieurs grandes figures de la politique libanaise de toutes les confessions, y compris des présidents, furent assassinées pour avoir dit non à la présence syrienne au Liban. Le 13 octobre 1990, Washington permet à Hafez Al-Assad de franchir le ligne de démarcation chrétienne et de prendre ainsi d'assaut le dernier bastion de liberté, scellant ainsi le sort du général Michel Aoun alors premier ministre par intérim, celui qui s'opposait à l'hégémonie syrienne. La souveraineté du Liban fut le prix payé par George Bush (père) pour amadouer Hafez Al-Assad (père) et l'inciter à joindre la coalition contre l'Irak. Ce qui fut fait.

Le Liban dans l'équation irakienne !

Aujourd'hui, toujours dans un contexte irakien controversé dans le monde arabe, avec un autre Bush à la présidence des États-Unis et un autre Assad en Syrie, le Liban redevient le terrain de bras de fer par excellence pour Washington et Damas. Pour le premier, il est désormais grand temps de mettre un terme au régime baasiste responsable du maintien de la tension non seulement au Liban, mais notamment en Irak où les insurgés passent chaque jour par dizaines la frontière syrienne armés jusqu'aux dents.

La Syrie est également pour Washington le lieu où se réfugient tous les terroristes du monde. C'est également un centre de départ des attaques contre les intérêts de Washington en toutes sortes, y compris les attentats contre Israël comme fut le cas il y a encore deux jours. Alors, comment disloquer un monstre rongé de l'intérieur par la corruption, si ce n'est dans sa seule force restante : le Liban ? C'est là où l'administration américaine a choisi d'agir et pour cause : en épousant les slogans de l'opposition libanaise, Washington envoie un message aux régimes arabes qu'un pays pluraliste comme le Liban peu survivre et servir d'exemple d'entente entre les différentes communautés si toutefois ces communautés sont laissées sans intervention externe dans leurs affaires internes.

De plus, un modèle démocratique libanais servirait la naissance d'un futur État palestinien et justifierait pour de bon l'existence et la pérennité de l'État d'Israël qui n'est reconnu que par trois pays arabes seulement : la Jordanie, l'Égypte et le Qatar. Ainsi, le Liban devient un pays dont la souveraineté est à restituer. L'assassinat de l'ex-premier ministre libanais n'a fait qu'accélérer cette démarche.

Quant à la Syrie du président Bachar Assad, le fils d'Hafez Al-Assad, non seulement est-elle plongée dans des diatribes internes entre la vieille garde et celle qui se dit nouvelle, proche de lui, mais sa dépendance et sa survie dépend sur le Liban duquel elle s'est enrichie. Poumon du régime syrien, le Liban ne peut selon la logique baasiste qu'être la propriété de Damas. D'ailleurs, depuis son indépendance et jusqu'à aujourd'hui, la Syrie n'a jamais reconnu son indépendance et a toujours refusé d'instituer des représentations diplomatiques entre les deux pays, bien que le Liban l'ait réclamé à plusieurs reprises.

Ainsi, perdre le Liban équivaut pour Damas à se faire hara-kiri, d'autant plus qu'un retrait aussi rapide et subit des forces d'occupation syriennes pourrait sonner le glas du régime en Syrie, face aux nombreux courants intégristes islamistes qui essayent d'émerger et que le régime baasiste des Assad continue d'opprimer dans le sang. Les dirigeants syriens le savent et s'activent, depuis que les Libanais jouent les trouble-fêtes avec la bénédiction de Paris et de Washington, pour tenter de démontrer que sans la présence armée syrienne, la paix civile est menacée au Liban et que les combats interethniques reprendraient.

Cet argument, tous les Libanais, chrétiens comme musulmans, le rejettent aujourd'hui sous les couleurs du drapeau libanais et les chants patriotiques de la "place de la Liberté", avec l'espoir que, cette fois-ci, George W. Bush remettra l'horloge de la liberté à l'heure, là où son père l'avait abandonnée à Hafez Al-Assad, il y a maintenant 15 ans !

Alain-Michel Ayache

Journaliste indépendant, l'auteur est analyste du Moyen-Orient.


Tuesday, February 15, 2005

Assassinat de Rafic Hariri

Le Soleil
Opinions, mardi, 15 février 2005, p. A17

Analyse

Ex-premier ministre du Liban
Rafic Hariri assassiné, la Syrie accusée

Alain-Michel Ayache!
L'auteur est analyste et chercheur spécialisé sur les questions du Moyen-Orient




Rafic Hariri, l'ex-premier ministre libanais et entrepreneur milliardaire, a été assassiné hier en début d'après-midi alors qu'il quittait une séance au Parlement. Son convoi de six voitures fortement blindées a été désintégré par la force de l'explosion, la plus forte jamais vue dans l'histoire de la guerre libanaise, et le corps du politicien, déchiqueté. Selon certains experts, plus de 300 kilos d'explosifs ont eu raison de son convoi blindé et équipé de mesures antidétonation des plus sophistiquées. Deux ex-membres de son cabinet Samir Al Jisr et Bassel Fleihan étaient dans sa limousine lors de l'explosion.

La disparition de Hariri est survenue 24 heures à peine après que les États-Unis et la France aient déclaré que la Syrie portera la responsabilité de tout attentat contre sa personne et contre l'autre opposant influent, le druze Walid Joumblatt.

Son assassinat vient porter un coup de massue à l'ensemble de l'opposition libanaise et tout particulièrement aux factions sunnite et druze. Ces dernières s'étaient alliées aux chrétiens dans leur demande de l'application de la résolution 1559 du Conseil de sécurité des Nations unies qui réclame le départ des troupes d'occupation étrangères du Liban, en l'occurrence, les troupes syriennes, et la restauration de la souveraineté totale du pays.

Nombreux bras de fer avec Damas

Tout au long de sa carrière politique amorcée en 1992 et jusqu'à sa mort, Hariri a croisé le fer à plusieurs reprises avec les Syriens avant de s'incliner sous la pression damascène. Or, depuis la prorogation de trois ans du mandat de l'actuel président de la République libanaise, Émile Lahoud, fidèle allié de Damas, Rafic Hariri a choisi de démissionner avec ses plus proches alliés notamment le druze Walid Joumblatt pour marquer son opposition à ce prolongement de mandat qu'il a pourtant signé, forcé par Damas.

Depuis la réélection du président Bush et le durcissement du ton de la Maison-Blanche face à la Syrie sur les dossiers irakien et libanais, Hariri est entré en dissidence totale avec le régime de Damas. Il l'a fait avec la bénédiction de Washington, du moins officieusement. On l'a vu s'ouvrir vers l'opposition chrétienne, menant plusieurs visites en Europe et aux États-Unis pour appuyer sa politique locale mais surtout pour catalyser un raffermissement de ton des puissances occidentales face à la Syrie pour l'obliger à quitter le Liban.

De plus, et selon les dires de ses proches, Hariri comptait s'allier à l'opposition chrétienne pour contester l'hégémonie syrienne sur la vie politique du Liban. Son élimination signifie la fin de son bloc parlementaire qui comptait 26 sièges sur un total de 128. Un bloc qui aurait pu, avec ceux du druze Walid Joumblatt et des chrétiens, former la majorité des voix et faire pencher le vote en leur faveur. Un risque pour la Syrie qui désormais vient de disparaître.

Connu pour ses liens avec le président américain George Bush et son amitié personnelle pour le président français Jacques Chirac, Hariri jouait le trouble-fête aux yeux de Damas. Or, dans un contexte de pressions, la Syrie ne pouvait se payer le luxe de perdre la face là où elle se présente comme la plus forte : au Liban. Ceci est d'autant plus important qu'elle est visée par des accusations américaines de complicité avec les insurgés irakiens et pour sa passivité à l'endroit du Hezbollah au Liban.

La Syrie vit au quotidien des troubles sociaux, allant d'une révolte kurde matée dans le sang au soulèvement sunnite circonscrit rapidement par l'emprisonnement de ses chefs. Du fait, Damas surveille de près sa seule bouée de secours et de survie, le Liban, en mettant en place des sbires indéfectibles quitte à utiliser la terreur pour "convaincre" les plus réticents du bien-fondé de sa politique au Liban.

C'est ainsi qu'il y a quelques mois, une voiture piégée, la première depuis la fin de la guerre dite civile au Liban, a failli coûté la vie à un des proches collaborateurs de Joumblatt et allié de Hariri, l'ex-ministre druze modéré Marwan Hamadé. Ce dernier avait démissionné du gouvernement avec ses collègues druzes pour s'opposer au renouvellement du mandat du président qu'ils estimaient inconstitutionnel. L'attentat était un message de Damas pour calmer les humeurs nationalistes du leader druze.

Message aux opposants

Aujourd'hui, l'assassinat de Hariri lance un message ultime à tous les opposants libanais qui cherchent à faire respecter la résolution 1559 du CSNU ; un message signifiant que nul n'est au-dessus de la loi de Damas et de sa politique dans la région. La mort de Hariri indique aux plus tenaces que la Syrie n'est pas prête à délaisser ses privilèges acquis et sa mainmise totale sur le pays des Cèdres.

Mais c'est également pour le régime des Assad une surenchère dont le but serait d'augmenter le plafond de toute éventuelle négociation avec les Américains dans un contexte d'étau qui se referme de plus en plus sur elle. Acculé à se défendre sur le territoire libanais en utilisant les méthodes les plus inhumaines, - celles qu'elle a toujours utilisées au Liban pour monter les communautés les unes contre les autres - , le régime minoritaire alaouite semble tenter désespérément de repousser une fin certaine.

Or, la réaction de la Maison-Blanche à la suite de l'attentat et ses accusations presque directes contre Damas laissent présager que Washington passera à une vitesse supérieure pour l'application de ladite résolution.

Reste à savoir si la réaction de Washington ressemblera à celle servie à l'Irak lorsqu'elle fut sommée d'évacuer ses troupes d'occupation du Koweit. Pour l'instant, bien qu'appuyée par les États-Unis et par la France, la résolution 1559 est rédigée sous le chapitre VI de la Charte des Nations unies et donc ne contient aucune mesure coercitive contre la Syrie qu'elle ne mentionne même pas dans le texte.

La réaction de Washington de demander de convoquer le Conseil de sécurité d'urgence à la suite de l'assassinat de Hariri semble indiquer la volonté des Américains de déposer une résolution à caractère coercitif sous les articles 39, 40 et 41 du chapitre VII de la Charte des Nations unies, permettant ainsi l'usage de la force.

Dans ce cas, cela voudrait dire que le régime baassiste des Assad est dans la ligne de mire des Américains et vit ses derniers jours. Toutefois, le plus affecté par l'attentat sera certainement l'économie libanaise submergée par une dette totale de plus de 35 milliards $. La mort de celui qui a stabilisé et fixé le taux de change de la livre libanaise risque fort de signer la faillite du Liban.

Tuesday, February 1, 2005

Irak: Forte participation au vote de dimanche

Le Soleil
Opinions, mardi, 1 février 2005, p. A17

Analyse

Forte participation au vote de dimanche
Le succès irakien met les dirigeants arabes sur le qui-vive

Ayache, Alain-Michel

Pari gagné ! Plus de 55 % d'Irakiens auraient pris le risque en fin de semaine de se présenter aux urnes. Et ce faisant, ils ont individuellement décidé, pour la première fois de leur histoire, de contribuer à l'élection de la liste de candidats de leur choix. Ils ont bravé le danger des attaques des insurgés et les mortiers des Feddayins de Saddam pour montrer qu'ils n'avaient pas peur et que l'Irak leur appartenait désormais. Ils avaient le droit de décider de leur avenir et l'ont saisi à pleines mains. Ils y ont peut-être même vu une occasion de donner une leçon de démocratie aux populations des pays de la région.

Si ces élections revêtent une grande importance pour les Irakiens, elles influencent peut-être encore davantage l'ensemble des pays arabes qui vont scruter de très près la participation tant des sunnites que des chiites à ce vote.

En effet, de nombreux pays arabes voisins comptent une population chiite importante qui, souvent, n'a pas voix au chapitre politique, étant plutôt sujette à des intimidations. C'est tout particulièrement le cas depuis la création de la République islamique d'Iran en 1979.

Raz-de-marée chiite

Cette peur d'un raz-de-marée chiite s'est répercutée dans les milieux arabes à majorité sunnite qui accusent les États-Unis de vouloir remplacer la dictature de Saddam par une théocratie chiite. Les élections favoriseront forcément en effet la population de la majorité en Irak qui aura sans doute voté en bloc. D'ailleurs, certains médias arabes soulignent que la volonté chiite de prendre le pouvoir est visible et manifeste à travers la fatwa du grand ayatollah Ali Sistani en faveur de la participation aux élections.

Le vote massif chiite donnera vraisemblablement le pouvoir législatif à cette communauté, largement opprimée par les sunnites sous le règne de Saddam. D'autres minorités au pouvoir dans les pays avoisinants n'ont pas caché craindre l'effet de contagion que pourrait avoir cette victoire démocratique chiite. Même dans les pays arabes où les chiites ne forment qu'une forte minorité, les élections d'aujourd'hui pousseraient les sunnites à prendre sérieusement en considération cette variable désormais déterminante pour l'avenir de la région.

Cette crainte des sunnites d'être marginalisés se généralise et dépasse la frontière irakienne. Elle constitue, à moyen terme, une menace à la stabilité dans les pays avoisinants. Pas étonnant en conséquence de noter les réactions mitigées sur le déroulement du processus électoral irakien et sur la valeur des résultats à venir.

Le monde arabe se trouve vraiment divisé sur la base de ce scrutin. D'un côté, il y a la réaction enthousiaste de toutes les communautés non sunnites en Irak et dans les 13 autres pays où elles avaient le droit de voter et où l'on a dansé dans les rues en exhibant fièrement l'index maculé d'encre. De l'autre, il y a eu les tentatives des sunnites modérés de tempérer leur peur en soulevant des slogans d'union nationale afin de se garantir une parcelle de pouvoir dans ce nouvel Irak que les Américains veulent démocratique. S'ajoute à ce portrait la minorité extrémiste qui a tout fait pour empêcher le scrutin ou pour en fragiliser la tenue le plus possible.

Iran, Turquie et Syrie...

L'Iran est peut-être le pays qui surveille avec le plus d'attention ces élections irakiennes. Une victoire des opprimés chiites d'hier pourrait devenir pour elle une arme à double tranchant. D'un côté, les chiites victorieux pourraient imposer - si ce n'est dans l'immédiat, dans un avenir proche ou lors de futures élections - un gouvernement ou des lois islamistes, à l'iranienne. Mais de l'autre - et c'est ce que souhaitent la plupart des analystes américains - ils pourraient offrir une solution arabe au chiisme iranien. Ils pourraient créer une vision moderne du chiisme arabe qui aurait des effets sur le chiisme iranien et pourrait contribuer à la chute du régime des ayatollahs en Iran.

Les États-Unis auraient alors fait d'une pierre deux coups, en libéralisant l'Irak : ils auraient neutralisé le pouvoir islamique d'Iran de l'intérieur.

Par ailleurs, les élections irakiennes constituent également un précédent pour la Syrie, dont le régime est cousin de celui de Saddam Hussein et où les communautés opprimées, sunnites et kurdes, attendent le moment opportun pour se soulever contre le régime baathiste des Assad.

Également intéressée, par la variable kurde en Irak, la Turquie. Et pour cause, les Kurdes sont continuellement opprimés par les Turcs, les Iraniens et les Syriens... De quoi causer bien des sueurs froides aux dirigeants de ces régimes si les élections irakiennes menaient en bout de ligne à une plus grande influence des Kurdes sur la politique nationale et régionale de l'Irak...

Pour l'instant, le taux de participation important des électeurs irakiens a surpris les masses arabes des pays voisins à plus d'un égard. Plusieurs misaient en effet sur un boycott du plan d'action américain pour contrôler indirectement l'Irak et ses décisions futures.

Les résultats à venir démontreront si la démocratie en Irak est viable et représentative de toutes les communautés, y compris sunnite, malgré une participation timide de ces derniers. Dans le cas contraire - et comme ne cessent de le prédire les analystes arabes - , cela signifierait la fin de l'Irak comme nous le connaissons aujourd'hui.

Il y aurait naissance de plusieurs entités religieuses, et principalement une chiite, une kurde et une sunnite. Les autres minorités, et notamment la chrétienne, étant intégrées à l'une ou à l'autre, ou tout simplement poussées à l'exil comme les Kurdes semblent l'avoir fait en empêchant dimanche des chrétiens assyriens de voter.

L'auteur est analyste et chercheur spécialisé sur les questions du Moyen-Orient.


Friday, November 5, 2004

La fin d'une époque et le début d'une nouvelle au Moyen-Orient

Le Soleil
Opinions, vendredi, 5 novembre 2004, p. A13

Analyse

La fin d'une époque et le début d'une nouvelle ère au Moyen-Orient

Alain-Michel Ayache

Que le leader palestinien Yasser Arafat meure prochainement ou pas, il est clair que le Moyen-Orient s'apprête à tourner une page sensible de son histoire.

Tour à tour ingénieur, révolutionnaire, terroriste puis repenti avant de renoncer officiellement et totalement au terrorisme pour devenir président de l'autorité palestinienne, Yasser Arafat est le dernier pilier palestinien de la vieille garde antisioniste, malgré l'image de modéré et de victime qu'il a tenté de montrer au monde durant les derniers mois passés dans son bunker.

Ennemi juré d'Ariel Sharon, depuis notamment l'invasion israélienne du Liban en 1982 et son exil forcé à Tunis avec l'ensemble de ses combattants, Arafat rêvait de laisser un héritage révolutionnaire dont l'Intifada serait son épine dorsale. Or, depuis que le Hamas a pris la situation en main et mené des attaques principalement contre la population israélienne, le terrain semble avoir échappé au contrôle du vieux combattant. Réduit à son bunker, Arafat essayait par tous les moyens de se positionner de nouveau face à son éternel vieil ennemi et complice - dans le sens de son existence - l'actuel premier ministre israélien, Ariel Sharon.

Or, l'intensité des ripostes israéliennes aux actions terroristes du Hamas lui a arraché le dernier mot qu'il se voulait face à Sharon. Intransigeant quant aux concessions, légitimes pour certaines, formulées par le camp israélien, il a réduit la question palestinienne à sa propre personne rendant ainsi les territoires qu'il occupe à l'image du reste du monde arabe, soit une dictature, une sorte de monarchie absolue avec un zeste de pseudo-démocratie à travers la participation de ces ministres à un processus décisionnel limité tant dans sa forme que dans son contenu.

Sa défaite la plus grave vient de lui être servie par les déclarations de son ennemi juré, Ariel Sharon. En effet, non seulement Arafat ne va pas mourir en martyr comme il l'a clamé à plusieurs reprises aux médias occidentaux, mais Sharon lui interdirait d'être enterré à Jérusalem ou même dans les territoires ! Ce qui représente en soi la plus grande des défaites face à Sharon durant plus de 30 ans de lutte armée.

Et après ?

Pour les plus optimistes, Sharon maintiendrait le retrait des colonies des territoires et consoliderait le mur de séparation avec Israël. Pas question de diviser Jérusalem, ni même de céder aux chantages des terroristes. En effet, pour que Sharon puisse mettre un terme aux actes de terrorisme, il lui faudrait isoler Israël du reste des territoires tout en maintenant une ouverture sous haute surveillance pour laisser passer les travailleurs palestiniens sélectionnés.

Cette fermeture et l'isolation quasi hermétique des territoires permettraient à Sharon d'étouffer économiquement et de contrôler le peu d'économie que les territoires puissent encore posséder. Une telle politique aurait un impact certain sur la situation interne des Palestiniens en les plaçant devant deux choix difficiles : s'ils choisissent la lutte armée, ils octroieront à Hamas le mandat de continuer cette lutte et risqueront des ripostes de plus en plus sanglantes sous l'oeil complice de l'administration républicaine, de nouveau au pouvoir aux États-Unis. Ce qui ouvrirait à moyen terme la voie vers une internationalisation du conflit et l'embrasement du Moyen-Orient, vu que, notamment, la Syrie et l'Iran sont sous étroite surveillance, tant américaine qu'israélienne.

Ainsi, au nom de la lutte contre le terrorisme, les États-Unis encourageraient Israël à frapper fort non seulement Hamas, mais également le Hezbollah et la Syrie, dans une tentative de mettre un terme à la politique de terreur qu'ils orchestrent à partir de Damas, aussi bien en Israël qu'en Irak face aux troupes de la coalisation.

Mais qu'en sera-t-il de l'après-Arafat ?

Dans une autre perspective, les Palestiniens se choisiraient un interlocuteur modéré capable de reprendre les pourparlers de paix avec Sharon et qui accepterait de faire des concessions, quitte à ce que la naissance d'un État palestinien embryonnaire puisse prendre place et que le statut de Jérusalem soit relégué aux calendes grecques. Mais pour que cette deuxième option puisse se réaliser, il faudrait que le nouveau chef puisse mater Hamas ou du moins le convaincre de faire partie de son équipe et d'opter pour le dialogue plutôt que pour la lutte armée.

Encore est-il qu'une mort proche d'Arafat laisserait sans doute un vide dans les territoires et donnerait une bouffée d'oxygène au Hamas pour mener un plus grand nombre d'actions terroristes contre les Israéliens, provoquant du fait même une riposte, à l'instar de ce qui s'est produit il y a encore quelques jours lors de l'hospitalisation du leader palestinien à Paris.

Seule une action rapide des modérés palestiniens pour contenir toute nouvelle flambée de violence pourra permettre d'espérer pour le mieux. Mais pour cela, il faudrait que le vieux combattant puisse donner son approbation à une telle politique... ce qui semble avoir été le cas si l'on se fie à ses dernières déclarations de son lit de Paris.

Quant à Sharon, maintenant que son ennemi juré est sur le point de mourir, sa raison d'être à la tête du gouvernement en serait aussi affectée. Le dernier vote à la Knesset est en soi annonciateur de la fin de l'ère Sharon en Israël. Encore est-il qu'à l'instar d'Arafat, Sharon n'aurait pas cédé un pouce, fidèle à son éternelle politique face aux Palestiniens.

Ainsi, il ne serait pas étonnant que, dans quelques mois, Sharon soit contraint de démissionner ou, tout simplement, qu'il perde les élections à venir face à quelqu'un qui pourrait changer le statu quo dans la région. Il s'agit de savoir si ce nouvel interlocuteur israélien serait du Parti travailliste ou du Likoud, ce qui ferait toute la différence.

Quoi qu'il en soit, le fait que Sharon soit remplacé signifierait la fin d'une époque sans être pour autant un happy ending pour la région. Toutefois, dans un tel scénario, le Moyen-Orient aurait ouvert une nouvelle page de son histoire, clôturant ainsi celle marquée par le sang de part et d'autre.

Une histoire que l'on pourrait surnommer : "l'ère Sharon - Arafat".

Alain-Michel Ayache

Journaliste et chercheur, analyste du Moyen-Orient

Friday, September 10, 2004

Entre le dit et le non-dit, La doctrine Bush à l'épreuve

Le Devoir
IDÉES, vendredi, 10 septembre 2004, p. a9

Entre le dit et le non-dit
La doctrine Bush à l'épreuve

Alain-Michel Ayache

Pendant que les Américains sont occupés par l'élection présidentielle et la guerre en Irak, un autre front semble s'ouvrir au Moyen-Orient. En effet, réuni presque en catastrophe à la demande expresse de Washington et - aussi surprenant que cela puisse paraître a priori - de Paris, le Conseil de sécurité des Nations unies a voté la résolution introduite par la mission américaine permanente à l'ONU et portant le numéro 1559.

Cette résolution vise directement la Syrie, pays accusé par l'administration américaine de contribuer à l'insécurité de l'Irak et, par Tel-Aviv, d'héberger la matière grise du terrorisme palestinien. Or le front choisi par les auteurs de cette résolution se situe au Liban, pays presque entièrement occupé par la Syrie depuis 1976 et entièrement depuis le retrait total israélien en mai 2000, selon la résolution no 425 du Conseil de sécurité des Nations unies datant de 1978.

L'introduction de cette résolution devait en principe contrer la décision de Damas de renouveler coûte que coûte le mandat du président libanais. Washington cherchait à transmettre un message de fermeté à Damas en ce qui a trait à sa politique au Liban mais surtout au Moyen-Orient. Ainsi, la résolution 1559 dans sa première version demandait explicitement à la Syrie de retirer ses troupes du Liban et de ne pas intervenir dans les élections libanaises, laissant le choix du président aux Libanais.

Or il semblerait que Washington ait subi «des pressions» de nombreux pays alliés, comme le rapportaient les articles dans la presse occidentale et arabe, ce qui a poussé les auteurs de la résolution en question à la modifier, la rendant plus souple que jamais, voire quasi symbolique. En effet, la mention de la Syrie a été rayée et remplacée par «toutes les troupes non libanaises», ce qui fait dire à plusieurs observateurs que l'essence même de la résolution, telle qu'elle a été rédigée au début, est devenue caduque.

Cela est d'autant plus vrai que la Syrie, par la voix de son représentant aux Nations unies, a critiqué «l'ingérence américaine dans les affaires internes du Liban et ses relations privilégiées avec la Syrie». D'ailleurs, Damas ne se considère pas comme étant une armée étrangère au Liban puisqu'elle prétend que sa présence au pays des cèdres est à la demande officielle du Liban. Cette explication ne convainc aucun Libanais puisque depuis que les troupes d'occupation syriennes sont au Liban, c'est Damas qui gère leur quotidien à tous les points de vue, rendant le Liban à son image et le transformant en une dictature militaire.

Le bémol de Bush

Ce qui est pour le moins étonnant, c'est l'acceptation par Washington des modifications «imposées» par d'autres pays alors qu'il y a encore quelques jours, le président Bush déclarait dans son allocution à l'investiture républicaine que Washington n'est et ne sera jamais sujet à la décision des pays tiers - encore moins celle de la France - pour agir au niveau international.

À cela s'ajoute une autre surprise de taille, celle de l'absence de la mention de la Syrie comme pays terroriste dans le discours de Bush, qui n'a pas pour autant manqué de citer les noms des autres pays membres de ce même «axe du mal» que la Syrie, tel que décrit par Bush lui-même il y a encore quelques mois.

Ce changement dans le langage de Bush et la prorogation du mandat du président libanais par les parlementaires libanais à la façon syrienne, c'est-à-dire à main levée, bafouant par le fait même les principes démocratiques d'usage, font croire à une entente ou à un marché conclu entre Damas et Washington - encore un -, dont le Liban est le bouc émissaire et la monnaie d'échange. Ce faisant, l'administration Bush semble avoir vendu encore une fois le Liban à une dictature en échange de quelque chose qui ne tardera pas à se révéler. À quoi bon le discours de Bush de vouloir changer la situation des peuples opprimés au Moyen-Orient?

Pour les organisations de défense des droits de la personne libano-nord-américaines, il s'agit là d'une action de principe dans un contexte purement électoral, d'autant plus que les Américains d'origine libanaise sont au nombre de trois millions et que tous, sans exception, sont en faveur du retrait des troupes d'occupation syriennes du Liban, comme en témoignent leurs nombreuses actions et demandes en ce sens, ce qui fait de leur vote un appui crucial pour Bush.

Un message de pseudo-fermeté

Ainsi, Washington aurait transmis un message de fermeté à la Syrie pour qu'elle revoie davantage sa politique irakienne plutôt que libanaise. Or, selon cette même résolution, «les troupes étrangères» ont «30 jours» pour se conformer à la demande du Conseil de sécurité. À la suite de quoi le secrétaire général Kofi Annan présenterait un rapport sur le respect ou non de «ces troupes d'occupation» avant de suggérer des sanctions ou une action militaire, comme le stipulent les articles 40 et 41 du chapitre VII de la Charte des Nations unies.

La résolution 1559, adoptée par neuf voix (soit le minimum requis) et six abstentions, démontre encore une fois la mesquinerie des grandes puissances, notamment les États-Unis, en ce qui a trait à une politique américaine de «deux poids, deux mesures», devenue le leitmotiv de toutes les administrations depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et notamment depuis la désintégration de l'Union soviétique.

Toutefois, l'adoption de cette résolution ouvre un nouveau front au Moyen-Orient qui, quoique attisé par le changement de la formulation, ne tardera sans doute pas à s'enflammer dans l'hypothèse de la réélection de Bush et plus encore de Kerry, si on en croit le discours de ce dernier, qui veut agir pour mettre un terme au régime baathiste syrien terroriste.

Le 3 octobre prochain, les 30 jours seront écoulés. Le Conseil de sécurité aura alors à décider de la suite à donner. C'est là que réside la clef de la nouvelle politique américaine au Proche et au Moyen-Orient. Si le gouvernement de George W. Bush ou de John Kerry décide d'aller plus loin dans les sanctions contre la Syrie, qui ne se retirera pas du Liban sans une action militaire contre elle, les Libanais pourraient alors commencer à préparer la véritable reconstruction nationale, basée sur une nouvelle entente interlibanaise et juste pour toutes les composantes de la société libanaise.

Si, par contre, la résolution 1559 du Conseil de sécurité reste sans suite, comme dans la plupart des cas pour ce qui est de cette région du monde, la jeunesse libanaise continuera alors à quémander les visas d'immigration et Washington aura encore une fois prouvé son hypocrisie envers la liberté des peuples opprimés. Ce qui est regrettable, c'est que le pays des droits de l'homme, la France, ait souscrit à cette mascarade!

Alain-Michel Ayache : Analyste politique et chercheur

Wednesday, September 8, 2004

Élections américaines, Le monde arabe est dans l'attente

Le Soleil
Opinions, mercredi, 8 septembre 2004, p. A17

Élections américaines
Le monde arabe est dans l'attente

S'il y a une chose en commun chez les masses arabes, c'est bien l'attente des résultats des élections présidentielles américaines. En effet, de Beyrouth à Gaza, en passant par Damas, les populations de cette région du monde sont dans l'expectative. Toutes, sans exception, misent sur une défaite de George W. Bush pour qu'il y ait un changement de donnes signifiantes sur tous les fronts.

Liban

Au Liban, c'est également la période des élections présidentielles libanaises qui préoccupe la population locale. L'actuel président, l'ex-commandant en chef de l'armée libanaise, le général Émile Lahoud achève son mandat de six années à la tête du pays. Bien que largement controversé par la majorité de la population libanaise qui l'accuse d'avoir militarisé le pays, à l'image de la dictature syrienne, il demeure le candidat favori de Damas, qui gère la politique aussi bien interne qu'étrangère du Liban depuis le 13 octobre 1990, date de la chute des dernières régions libres aux mains des forces armées syriennes. En effet, le président Lahoud fut, depuis son accession au pouvoir en 1998, l'exécutant fidèle de la politique syrienne dans la région et un des supporters inconditionnels du Hezbollah, et ce, à la demande du président syrien Bachar al-Assad.

Aujourd'hui, et dans un mouvement de défi à Washington, Damas ordonne aux ministres libanais et à leur tête au premier ministre Rafic Hariri de signer l'amendement de la Constitution libanaise pour permettre une extension de trois ans du mandat actuel du Président.

Cette démarche vient après l'opposition formelle de Washington, par le biais du vice secrétaire d'État, Richard Armitage, qui a officiellement condamné et s'est opposé catégoriquement à ce qu'on touche à la Constitution libanaise. Opposition à laquelle s'est jointe la position officielle de la Maison-Blanche qui rejette et condamne tout amendement de la Constitution libanaise et toute intervention syrienne dans ce processus électoral. Ce niet américain sur le renouvellement du mandat de Lahoud était également appuyé par les Européens et la majorité des Libanais toutes confessions confondues.

Or, selon des sources diplomatiques, Damas attend impatiemment le 2 novembre pour décider de l'action qu'il devrait prendre face à la politique américaine au Moyen-Orient. Ainsi, Assad serait en train de placer ses pions sur le nouvel échiquier régional qui s'annonce dans la mesure où il pense avoir des cartes à monnayer avec le nouveau locataire de la Maison-Blanche. Si Bush est élu, Damas se résignerait donc à accepter la position américaine dans le dossier de l'Irak, mais sans pour autant tout donner sans contrepartie. D'où la mainmise sur les élections libanaises et donc sur la carte du Hezbollah.

Dans le cas où Kerry remporterait la présidence américaine, Damas maintiendrait sa politique actuelle, voire bénéficiera de plus de poids dans la recherche américaine supposée d'une solution pacifique à la crise dans la région, d'où l'intérêt de Damas de consolider un peu plus ses assises dans la région tout en maintenant le Liban sous sa grippe.

Syrie

Mis à part le dossier de la présidence libanaise, Damas est concerné au premier chef par les élections à la Maison-Blanche. D'une part, à cause des attaques directes que Richard Armitage a lancées sur les ondes d'une chaîne satellitaire arabe tout en soulignant que "la Syrie ne semble pas avoir compris la leçon de l'Irak". De l'autre, les sanctions imposées par le président Bush après la ratification par la Maison-Blanche et des deux Chambres américaines du projet de loi qui condamne la Syrie (Syria Accountibilit y and Lebanon Sovereignty Restauration Act - SALSRA) et exige la restauration de l'indépendance du Liban.

Ainsi, une victoire de Bush signifierait que Damas serait sérieusement menacé par Washington, surtout que l'administration américaine ainsi que le nouveau conseil irakien accusent la Syrie d'encourager des combattants à s'infiltrer de Syrie en Irak pour combattre les forces de la coalition et déstabiliser le pays à l'image de ce que Assad père avait réussi à faire au Liban avec la bénédiction de Bush père.

Une victoire de Kerry, au contraire, donnerait plus de souffle à Damas pour continuer son éternel jeu d'équilibre quitte à ce qu'il gagne une carte supplémentaire dans la région, cette fois-ci, avec la connivence de l'Iran et l'appui du Hezbollah, sur le territoire de Najaf, mais également dans le triangle sunnite.

Il est également à noter que le régime de Damas est également inquiet de la montée de l'intégrisme sunnite chez lui, ce qui, à moyen terme, voire à court terme comme le prédisent certaines personnalités politiques libanaises, pourrait déstabiliser la Syrie et la minorité alaouite qui détient actuellement le pouvoir. D'ailleurs, les premières indications de cette crainte justifiée étaient la révolte kurde dans le Nord syrien, encouragée tacitement par Washington et matée par le sang, avant qu'Assad ne desserre un peu l'étau et libère quelques-uns des activistes kurdes pour désamorcer la crise. Par ailleurs, selon certains diplomates occidentaux de la région, il semblerait que le premier ministre libano-saoudien, Rafic Hariri, soit en train de financer l'intégrisme sunnite à Damas avec la bénédiction saoudienne et sous l'oeil vigilant américain.

L'Autorité palestinienne

Les plus concernés dans ces élections américaines sont bel et bien les Palestiniens. Eux qui, sous Clinton, bénéficiaient d'un rôle important et d'une sorte d'équilibre - du moins durant les pourparlers - avec les Israéliens, se sont retrouvés isolés par l'administration Bush qui, de plus, semble avoir donné une carte blanche à Ariel Sharon notamment après les événements du 11 septembre. Il faut dire que l'ensemble du monde arabo-musulman considère Bush comme l'ennemi numéro un de l'Islam, alors que Clinton et les démocrates, semblent récolter plus de sympathie.

Ainsi, une victoire de Bush affaiblirait encore plus Yasser Arafat et l'Autorité palestinienne, donnant plus de poids aux islamistes, notamment au Hamas pour continuer ses actions meurtrières, ce qui justifierait encore plus les actions de représailles israéliennes et légitimerait l'édification du mur d'isolation.

Par contre, une victoire de Kerry verrait un soulagement "arafatien" et la renaissance de l'espoir du renouveau des pourparlers de paix avec les Israéliens sur les bases des accords d'Oslo, sinon, sur de nouvelles bases plus solides avec la prise en compte du contexte de l'après 11 septembre et de l'après-Saddam.

En somme, partout les masses arabes misent sur Kerry pour changer la situation actuelle qui, à leurs yeux, n'a fait que consolider la mainmise "sioniste" sur la politique arabe des États-Unis, mais surtout qui a permis à l'administration Bush de réduire presque à néant tous les acquis politico-diplomatico-économiques des Arabes aux États-Unis. La réélection de Bush signifierait ainsi la fin de nombreux régimes jadis alliés de Bush père. Quant à celle de Kerry, elle signerait probablement leur survie et une nouvelle coopération sur des bases plus souples que celles du passé.

Alain Michel Ayache

L'auteur est analyste du Moyen-Orient

Monday, March 22, 2004

Attentat de Madrid

Le Soleil
Opinions, lundi, 22 mars 2004, p. A19

L'attentat de Madrid sonnera-t-il le glas de l'ère Bush ?

Ayache, Alain-Michel

En annonçant sa décision de retirer les troupes espagnoles de l'Irak, le nouveau premier ministre de l'Espagne, José Luis Rodriguez Zapatero, vient de créer un précédent dans l'histoire de la lutte contre le terrorisme, mais surtout, il vient d'ouvrir une boîte de Pandore qui risque d'affecter l'avenir de la coopération américano-européenne, tant sur le plan de la politique internationale que celle sur le terrorisme.

Au départ, cette décision, qui peut être qualifiée de désistement, répond à la volonté du peuple espagnol : il a toujours été contre la guerre en Irak ! D'ailleurs, l'Espagne était presque un refuge pour les ressortissants du monde arabe et musulman compte tenu de l'histoire qui lie ces deux mondes. Toutefois, ce coup dur porté au gouvernement Aznar est non seulement une victoire de ceux qui ont commandité le massacre, mais également une gifle au président américain.

En effet, le fait que l'attentat ait conduit à la chute d'un gouvernement ayant soutenu la politique du président Bush, cela envoie un signal clair aux pays occidentaux en difficulté ou sur le point d'affronter une élection. Car, faisant face aux nombreuses questions auxquelles le président américain n'a plus de réponses claires, notamment en ce qui a trait aux véritables raisons du déclenchement de cette invasion de l'Irak et de la pseudoprésence des armes de destruction massive, ces gouvernements se trouvent à leur tour dans une situation politique délicate et risquent fort de payer le prix de leur soutien à Bush.

Payer le prix

Cela est particulièrement visible au Royaume-Uni où le premier ministre Tony Blair fait actuellement face à de nombreuses critiques, et où la guerre est de plus en plus perçue par les Britanniques comme une erreur et une mésaventure purement personnelle, en l'occurrence, celle de George W. Bush.

Ainsi, l'attentat de Madrid aura marqué un point contre la stratégie américaine, puisque, désormais, les principaux pays européens revoient leurs calculs et semblent prendre en considération la leçon de Madrid. Mais là où le danger réside, c'est dans l'éventualité d'un changement d'attitude brusque de ces gouvernements afin de s'aligner sur la nouvelle politique espagnole. Dans une telle éventualité, ils rendraient leur propre sécurité fragile car ils indiqueraient aux terroristes, notamment à leurs commanditaires, leurs points faibles, ce qui les encouragerait à effectuer plus d'attentats contre leurs populations respectives.

Sur le terrain, en Irak, il est clair qu'une telle attaque contre l'Espagne, ainsi que sa décision de retirer ses troupes, représentent une victoire des terroristes, même si Washington cherche à en minimiser l'impact. En réalité, l'administration américaine se trouve aujourd'hui devant une nouvelle obligation d'augmenter le nombre de ses soldats pour pallier aux troupes espagnoles, d'autant plus que ni la Pologne ni les autres pays actuellement sous le commandement de ce pays ne semblent vouloir envoyer des troupes de remplacement. Ce qui signifie en termes logistiques, pour Washington, une augmentation des coûts, mais aussi des risques de pertes accrues en vies humaines, d'autant plus que les attaques contre la population irakienne et les GI ont repris de plus belle.

De l'autre, une telle opération terroriste en terre européenne pourrait mener à court terme à l'augmentation de la pression de l'opinion publique européenne pour le retrait de toutes les troupes européennes de l'Irak et de l'augmentation du rôle de l'ONU. Dans ce cas, Washington se trouverait pris par sa propre politique et serait obligé d'octroyer un rôle plus clair et déterminant à l'Organisation des Nations unies, laquelle sera appelée à remplacer les troupes européennes mais également américaines si Washington tient sa promesse de transférer le pouvoir aux autorités irakiennes en place après le 30 juin prochain, à la suite de la signature de la première Constitution irakienne de l'après-Saddam.

Dans ce cas, la stratégie de l'administration Bush se serait révélée être un échec total et cela conduirait certainement à sa chute aux élections de novembre. Ainsi, l'attentat de Madrid aurait sonné le glas de l'ère Bush et donné plus de munitions à ses détracteurs pour miner sa politique au Moyen-Orient. Encore est-il que l'avenir de l'Irak demeure toujours une inconnue, un avenir menacé même si les marines sont amenés à se retirer à leur tour, sans avoir sécurisé le pays ni l'avoir remis entre les mains de l'ONU et d'un nouveau gouvernement irakien, accepté aussi bien par les ayatollahs chiites, par les Kurdes que par les Sunnites pro-Saddam.

Dans le cas contraire, ce serait certainement la libanisation de l'Irak qui mènera, sans doute, à sa balkanisation !

L'auteur est analyste et chercheur spécialisé sur les questions du Moyen-Orient

Saturday, November 29, 2003

À Bagdad ou Istanbul, le message est le même

Le Soleil
Opinions, samedi, 29 novembre 2003, p. D7

À Bagdad ou à Istanbul, le message est le même

Alain-Michel Ayache

Avec les attentats, les intégristes se lancent à l'assaut de tout ce qui ne représente pas l'islam pur et dur Bagdad ou Istanbul, le message demeure le même : exit les valeurs occidentales. C'est ce qui semble être le leitmotiv des intégristes qui se lancent à l'assaut de tout ce qui ne représente pas l'islam pur et dur.

Hier encore, on enterrait les victimes libanaises tuées dans l'explosion d'une voiture piégée en Arabie Saoudite. Puis, quelques jours plus tard, ce fut au tour de la communauté juive de Turquie et des attentats contre les intérêts britanniques qui ont fait des dizaines de morts - dont le Consul général de Grande-Bretagne à Istanbul - et des centaines de blessés.

Trois thèses pour expliquer le chaos

Pourquoi cet acharnement des islamistes contre des personnes innocentes, des chrétiens ou des musulmans ? On avance plusieurs théories pour répondre à ces attaques. La plus communément partagée, c'est celle selon laquelle le réseau Al-Qaida chercherait à déstabiliser tous les régimes arabes qui maintenaient une sorte de modus vivendi avec l'administration américaine. Ce faisant, on forcerait ces gouvernements à revoir leur relation avec les États-Unis sous un angle nouveau en tenant compte davantage de l'opinion de la rue, plus intégriste. À cette stratégie de la terreur, s'ajoute également celle de la mobilisation puisque la rue, musulmane, est influencée par les slogans arabistes, islamistes et autres qui mettent en relief le retour de Saladin pour pousser les " Croisés et les mécréants " en dehors des terres arabes.

Une telle thèse serait fondée sur la perturbation quotidienne de la stabilité de ces pays pour en arriver à une sorte de révolution populaire qui balayerait les régimes arabes ou pseudo islamistes, en vue d'y instaurer la charia, la loi musulmane.

Ainsi, cette série d'attaques ne serait que le début d'une grande vague d'attentats pour contrer la présence occidentale en terre d'Islam et dont le chef d'orchestre ne serait autre que Oussama ben Laden.

la revanche de saddam

Une seconde thèse met plus en évidence le rôle des troupes baasistes de Saddam Hussein, celles qui lui sont restées fidèles. Selon cette thèse, le dictateur irakien préparait, depuis sa première défaite au Koweït, une revanche contre les Américains, surtout si l'administration Bush voulait le destituer en s'attaquant à l'Irak. Depuis une douzaine d'années, il avait ainsi mis sur pied une troupe d'élite spéciale bien équipée, tout en camouflant des caches d'armes et de munitions dans des endroits sûrs pour usage futur lors d'actions de guérillas.

Cette méthode, qui a fait ses preuves au Liban contre les troupes de Tsahal, aurait été choisie par Saddam - dont l'instinct de survie le hantait au quotidien depuis sa prise du pouvoir en Irak, le poussant à la méfiance vis-à-vis de son entourage direct - car il savait qu'il n'avait aucune chance de succès en affrontant l'armada américaine lors d'une guerre classique. Saddam aurait divisé cette troupe spéciale en une multitude de petites cellules autonomes formées de combattants fedayins en les fournissant en armes et munitions. Ce faisant, ces combattants opéreraient d'une manière coordonnée sous ses ordres directs sans pour autant être en contact les uns avec les autres. Saddam serait la seule personne à commander ces cellules pour s'attaquer à diverses cibles en Irak, et même à l'extérieur, surtout si cela pouvait inciter des populations arabes à se soulever contre la présence occidentale ou contre les régimes amis et alliés des États-Unis. Pour cela, il bénéficierait de l'aide du réseau Al-Qaida dans une sorte de coordination et d'alliance stratégique temporaire qui servirait les intérêts des deux camps.

Selon cette thèse, la guérilla organisée d'avance viserait à provoquer un sentiment de peur chez les G.I. non sans leur rappeler le syndrome du Viêtnam. Saddam espérerait susciter ainsi un sentiment d'effroi dans la population et auprès des familles des Américains, les amenant à réclamer le retour de leurs troupes. Une défaite qui serait plus destructrice pour Bush qu'une défaite militaire, selon Saddam Hussein.

La puissance des médias arabes

Une troisième thèse, et elle prévaut auprès des intellectuels des pays arabes, veut que par son approche " démocratique " à l'américaine, Washington aurait déclenché un sentiment de haine chez les populations musulmanes, un sentiment alimenté par les reportages des télévisions arabes, notamment Al-Jazira et Al-Arabia.

Un sentiment qui aurait conduit à la naissance d'un mouvement antiaméricain et antioccidental qui s'est concrétisé par la formation de groupuscules armés, sortes de milices destinées à narguer les troupes " d'occupation " américaines avec les moyens de bord, de telles milices bénéficiant de l'aide d'anciens commandos de la brigade spéciale de la Garde républicaine de Saddam, lesquels disposeraient de certaines caches d'armes et de munitions.

D'ailleurs, de nombreux intellectuels arabes soulignent le fait que la " CNN arabe " (Al-Jazira) et Al-Arabia ont largement contribué à l'exacerbation des sentiments des Arabes vis-à-vis des populations irakiennes, en montrant les opérations militaires américaines de nuit contre les maisons des civils irakiens à la recherche de " pseudo-terroristes ".

Ainsi, voyant sur les écrans de leurs téléviseurs les marines réveillant des familles entières en plein milieu de la nuit (en contradiction avec toutes les valeurs morales et démocratiques que les Américains prônent), sortis dans leurs pyjamas - les femmes également, ce qui est une grave insulte pour les musulmans - dans la rue et forcés à adopter des positions humiliantes, même pour les enfants, un mouvement de colère, surtout des jeunes, s'était formé dans la plupart des pays arabes, les poussant à venir se battre contre les Américains en Irak.

Cela aurait été facilité par le régime de Damas qui aurait ouvert ses frontières à des clandestins arabes de tous les pays afin de participer à la déstabilisation du moral des troupes américaines, mais également de l'opinion publique américaine.

Choix restreint de Bush

Quoi qu'il en soit, aujourd'hui et plus que jamais, la présence américaine semble prise dans un guet-apens d'où elle ne pourra pas se sortir sans perdre la face devant le monde entier. Deux choix s'imposent donc à l'administration Bush, soit de plier bagage et rentrer aux États-Unis, ce qui représentera la défaite politique certaine à Bush, soit durcir l'emprise sur l'Irak de façon à étouffer la guérilla. Ce faisant, les Américains se verraient alors prendre la place de Saddam pour contrôler la rue, en adoptant en quelque sorte certaines de ses méthodes, dont les attaques de nuit et l'humiliation à toute une population prise au piège par les événements.

D'ores et déjà, l'administration américaine semble vouloir donner aux Irakiens le plein pouvoir, et au plus vite, afin de sortir des sables mouvants de la guérilla islamiste et irakienne. Si cela se concrétise sans qu'un gouvernement représentatif des aspirations chiites, kurdes et sunnites ne soit mis en place et assuré du support d'une armée nouvelle et patriotique, les Américains laisseraient l'Irak dans une situation complètement instable et explosive, susceptible de mettre le feu à toute la région, emportant avec elle les régimes arabes restés fidèles à Washington. Pour George W. Bush, ce serait la fin, comme ce fut le cas de son père après la première guerre du Golfe, et Saddam Hussein en sortirait vainqueur !

Alain-Michel Ayache

L'auteur est analyste, chercheur et chargé de cours, spécialiste du Moyen-Orient

Friday, October 31, 2003

Le piège irakien

Le Soleil
Opinions, vendredi, 31 octobre 2003, p. A15

Le piège irakien
La violence à Bagdad ne touche plus seulement les troupes coalisées,
mais aussi de nombreux civils


Ayache, Alain-Michel

En Irak, les attaques sont de plus en plus meurtrières et touchent maintenant non seulement les troupes coalisées, mais aussi les fonctionnaires de l'ONU, de la Croix-Rouge internationale et les populations irakiennes elles-mêmes. Cette recrudescence de la violence touchant les civils rappelle les premières années de la guerre dite civile au Liban, en 1975, où l'on retrouvait une multitude de factions s'affrontant, déstabilisant le pays et provoquant le chaos au profit de régimes étrangers. Faisant le parallèle avec la situation d'aujourd'hui en Irak, on ne peut que remarquer la dislocation du pays au profit de régimes avoisinants, sous l'oeil impuissant des États-Unis.

En plus des baasistes de Saddam, les trois régimes les plus susceptibles d'être touchés, voire fragilisés par cette présence de l'armada américaine, sont l'Arabie Saoudite, l'Iran et la Syrie.

Le premier, jadis allié des différentes administrations américaines, est devenu l'ennemi gênant après les attentats du 11 septembre 2001 ; le second est une source de problèmes pour la stabilité de la rue chiite irakienne et le contrôle des activités du Hezbollah libanais ; et le dernier, le plus subtil de tous ces régimes, le parti Baas de Syrie, bénéficie pour le moment de l'indulgence des "arabistes" au sein de l'administration américaine, malgré les pressions du Pentagone et de la Maison-Blanche pour mettre fin au passage des combattants islamistes à travers les frontières de la Syrie.

Or, si Washington s'est lancé dans cette guerre, ce n'est certainement pas uniquement pour instaurer la démocratie, ni même pour le pétrole ou pour réduire à néant les armes de destruction massive : c'est plus pour se positionner dans la région d'une façon permanente en vue de la préparation des changements géostratégiques et géopolitiques vers lesquels la région semble se diriger après le 11 septembre 2001 et dont les cibles ne peuvent qu'être ces trois principaux régimes hébergeant et finançant les groupuscules terroristes.

L'Arabie Saoudite

Accusé par les Américains d'avoir commandité les terroristes par l'intermédiaire de ses organisations charitables, le royaume wahabite est de plus en plus fragile face aux pressions américaines. En effet, Washington s'est démarqué de Riyad en essayant de se libérer de sa dépendance au pétrole saoudien. Cela s'est concrètement traduit par la décision du Pentagone de faire sortir les troupes américaines du Royaume, alors que des études stratégiques sur des sources alternatives d'énergie et de pétrole faisaient leur entrée dans le cercle des spécialistes et sur l'agenda des décideurs américains. C'est dans cette optique qu'il faut analyser la tournée du président américain en Afrique et son rapprochement avec la Russie pour signer des accords sur l'importation du pétrole, en échange d'un côté d'une aide et d'une implication plus remarquée de Washington en Afrique, et de l'autre, d'un accord de gentlemen avec Poutine pour fermer l'oeil sur les activités de Moscou en Tchétchénie.

En réaction, Riyad cherche à sauvegarder ses assises dans la région, en reprenant de plus belle le contrôle de la rue musulmane et notamment sunnite en Irak, et ce, à travers des organismes intermédiaires ou de personnes. La méthode utilisée rappelle celle que les wahhabites ont usée au Liban, sauf que, cette fois-ci, les chrétiens visés sont représentés pas les troupes américaines.

L'Iran

Depuis l'avènement du régime des ayatollahs en 1979, Washington a perdu une tête de pont importante dans la région ainsi qu'une source pétrolière stratégique. L'impossibilité de Saddam de gagner la guerre contre l'Iran lui a fait perdre sa crédibilité et son utilité pour l'administration Bush père. Pis, les événements du Liban et la naissance du Hezbollah, en 1983, dont certains membres sont responsables des attentats contre les baraques de marines à Beyrouth, ainsi que la réussite de ce groupuscule à mettre fin à la présence israélienne au Sud Liban, ont fait de Téhéran une cible pour Washington.

De plus, les méthodes des Gardiens de la révolution iranienne (les Pasdarans), à l'origine des premières voitures et camions piégés, ont humilié à plusieurs reprises le "Grand Satan". En effet, c'est à Beyrouth que la première voiture piégée a sauté contre des intérêts américains, et c'est le premier camion piégé qui a détruit le quartier général des marines, tuant 241 "gardiens de la paix" dans le cadre d'une mission internationale de maintien de la paix ! Une humiliation qui s'est traduite par le départ immédiat des troupes américaines du Liban sous les coups de feu, de joie, de la population chiite... et l'oeil complice de la Syrie, à qui Washington décida de confier, depuis, la gestion du Liban.

Or, les chiites représentent la majorité de la population en Irak, et à la suite de la dislocation du régime de Saddam, ces derniers cherchent à mettre en place une république chiite islamiste. La présence des Américains, avec leur vision du nouvel Irak pluraliste, ne fait que compliquer leur donne et les marginaliser car l'administration Bush cherchera à mettre au gouvernail chiite, un proche qui, forcément, sera rejeté par la majorité chiite, appauvrie davantage chaque jour, de plus en plus radicalisée et critique des promesses non tenues de Washington.

La Syrie

Pays-clé dans la région alors que feu le président Hafez al-Assad a su alterner le chaud et le froid dans ses relations équilibrées avec l'Union soviétique et les États-Unis, la Syrie s'était taillé une place de choix dans les calculs géostratégiques des uns et des autres en devenant un interlocuteur unique pour la crise libanaise. Or, la mort du président Assad père, surnommé le Bismarck du Moyen-Orient, a ouvert la porte à des excès par sa vieille garde, laquelle gère aujourd'hui la Syrie et le Liban par son fils Bachar. Pour cette garde, tout changement dans le statu quo régional affecterait la Syrie, l'affaiblirait.

Usant de sa politique de division et de terreur, Damas a pu se maintenir et garantir sa mainmise totale sur le Liban. Et c'est ce modèle "libanais" que la vieille garde essaye d'exporter en Irak. D'ailleurs, des rumeurs courent dans les rues de Beyrouth qu'une troupe des commandos d'élites de l'armée libanaise, formée par des officiers et soldats musulmans sunnites et chiites, aurait été envoyée en Irak pour entraîner les insurgés à des opérations de guérilla du type "Hezbollah contre Tsahal". De même, on parlerait d'une présence d'officiers du Hezbollah auprès des populations chiites pour les entraîner pour une guerre d'usure contre "l'envahisseur américain".

En déstabilisant l'Irak, en misant sur un conflit civil, Damas espère inciter Washington à modérer son approche envers la vieille garde, à lui octroyer même un rôle sur le futur de l'Irak, rêve qu'elle chérit depuis que le parti Baas irakien s'est positionné comme adversaire du parti Baas syrien dans les années 70.

Aujourd'hui, que ce soit l'Arabie Saoudite, l'Iran, la Syrie, ou encore des fidèles de Saddam Hussein, l'appel au Jihad est lancé pour contrer la présence américaine en espérant répéter l'exploit d'avoir poussé les marines à quitter, humiliés, le Liban. L'Irak devient alors un terrain idéal pour cette stratégie de terreur, cette libanisation du conflit : les Saoudiens, en finançant la guérilla, les Iraniens, en envoyant des instructeurs aux populations chiites, et les Syriens, en permettant aux combattants sunnites de Syrie et du Liban de pénétrer en territoire irakien avec armes et munitions. Pris au piège, Bush ne peut pas ordonner la fin de l'occupation de l'Irak car ce serait une incitation, pour tous les terroristes du monde, à livrer une guerre contre les intérêts américains, sans compter la perte totale de la crédibilité de la première démocratie au monde, de plus en temps d'élection présidentielle.

Ce qui importe pour l'Occident ne l'est pas nécessairement pour les pays du tiers-monde, pour les islamistes en particulier : exporter le concept de démocratie à l'américaine ! Washington reverra-t-il sa politique vers un régime moins ouvert et moins démocratique, mais mieux adapté aux mentalités de la région ou insistera-t-il pour implanter sa vision d'une démocratie à l'occidentale quand la plupart des Irakiens ont perdu confiance en ces promesses ? Choisira-t-il de revenir, comme lors de la dislocation de l'empire ottoman, à la création d'un nouvel Irak où une sorte de confédéralisme religieux prendra le dessus ? Optera-t-il enfin pour la dislocation de l'Irak et la création de plusieurs nouvelles nations religieusement identifiées ?

L'auteur est analyste politique et chercheur spécialisé sur les questions du Moyen-Orient.